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Le Tiers Livre et Scriptopolis sont à l’initiative d’un projet de « vases communicants » : le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement… Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre.
La liste complète des participants est établie grâce à Brigitte Célérier.
Aujourd’hui, j’ai le grand plaisir d’accueillir ici Catherine Désormière, tandis qu’elle me reçoit sur son blog Qui parle ?
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Je sonne et dès que j’entre je le vois. Devant moi. Adossé à ce mur blanc. Qui donc pourrait l’ignorer en arrivant dans ce lieu où sa force irradie ? Un imperceptible “clic” derrière mon dos. Nous sommes face à face. J’en avais oublié mon hôte, mon ami R.B. qui traverse la pièce, en diagonale, les deux mains tendues vers moi en un geste d’accueil qui détourne mon attention. Pour un instant. Comme toujours il chuchote des mots de bienvenue, coulant un regard vers deux personnes debout, un peu plus loin, chacune d’un côté et d’autre d’une table noire où seule une lampe d’architecte en métal étincelant apporte une lumière douce de ce côté-là. Il me parle d’eux mais je n’écoute pas bien, il ajoute quelques phrases anodines, peut-être un potin, des questions sur un voyage dont je reviens tout juste. Je lui réponds bien sûr, les yeux dans les yeux, mais mon esprit distrait ne le fait que par automatismes.
Quelqu’un d’autre vient d’entrer, mon ami va accueillir ce nouveau visiteur et me libère. Je le regrette presque, livrée à mon désir de me retourner vers… mais je ne le fais pas, comme si j’avais peur d’effacer mon attirance, mon ravissement.
On m’apporte un verre. Je souris vaguement et je feins de m’intéresser à une sculpture dans l’angle de la pièce. D’autres personnes s’introduisent bientôt. Un léger brouhaha envahit l’espace. Le cliquetis des verres s’y ajoute en harmonie tourbillonnante. J’y participe, évitant soigneusement de me diriger vers le mur du fond, cette fois-ci empêchée par une sorte de crainte : et si je m’étais trompée ?
Il est temps. Je n’hésite plus, je me dirige vers lui, je suis devant lui. Il est magnifique, je le veux.
Il y avait si longtemps qu’aucun tableau ne m’avait émue comme celui-là.
Texte et photo : Catherine Désormière

gballand a dit:
IL y a donc des tableaux qui détournent de la vie… ce “je le veux” est-il cri d’amour ?
Désormière a dit:
Je ne crois pas que l’art détourne de la vie, même si l’on a pu dire parfois que la vie imite l’art.
PdB a dit:
Je ne pensais pas à tableau russe, mais plus à quelque chose de vénitien, ou florentin… LTAG transformé en tableau (il s’en sort bien) voilà qui est piquant…
Désormière a dit:
J’avais pensé illustrer ceci par une reproduction du carré blanc de Malevitch. Un peu trop non ?
PdB a dit:
Tout n’est qu’illusion…
Calypso a dit:
Pour rester dans le plaisir de la “chute” (votre texte m’a fait repenser aux nouvelles que publiait au Terrain Vague Jacques Sternberg dans sa jeunesse), on pourrait aussi imaginer ce trompe-l’oeil du XVIIe s.
Evidemment le côté “vernissage” deviendrait dans ce cas un cocktail au musée…
M a dit:
Le carré blanc.. bonne idée, il aurait bien souligné la montée de la tension érotique, sans doute?
Jolie idée, que cette double “exposition” pour faire la paire avec votre compère Dominique. Tutti gli due in galleria, è? (ceci est un clin d’œil aux 140 tunnels, évidemment). .
Désormière a dit:
Méfions-nous des amateurs (trices ?) d’art qui une fois leur acquisition faite, s’empressent de la mettre dans leur coffre-fort.
Désormière a dit:
@ PdB, illusion, rêves, imaginaires et utopies, oui c’est notre vie…
@ Calypso, votre comparaison me fait vraiment très plaisir. D’autre part, j’aime les trompe-l’oeil dans lesquels il y a énormément de poésie et un peu de mélancolie.
Calypso a dit:
Comme dans les “vanités”… Puissant un jour, néant toujours (il n’est pas interdit de voir là une allusion à la politique). L’un des recueils de Sternberg s’intitulait “La géométrie dans l’impossible”…
Etait-ce concerté ?
Dominique H. traite aussi “l’émoi” sous l’angle du vernissage et du cocktail et pour le coup son texte m’a plutôt évoqué des tableaux de Magritte où les images ne laissent parfois de leur “passage” qu’une déchirure dans la toile. Une des qualités des photographies de Dominique H. (elles en ont d’autres) est qu’on y retrouve souvent les lettres et les mots dans le décor urbain, un peu à la manière dont on pouvait les voir par exemple dans les collages dadaïstes.
Dominique Hasselmann a dit:
@ Calypso : je vous réponds avant Catherine Désormière.
En fait, elle m’a envoyé tout de suite son texte et nous sommes convenus alors que je lui donnerais une suite ou un prolongement, voilà tout !
Concernant Jacques Sternberg, vous me faites penser au titre assez proche d’une nouvelle de Belen (Nelly Kaplan), dans son livre Le Réservoir des sens (paru en 1966) et intitulée La Géométrie dans les spasmes.
Désormière a dit:
En réalité, il y a deux histoires, deux chutes, deux itinéraires. Sachant que “Emoi, émoi” succède à “Emoi”, libre à chacun de les réunir, ou pas, l’interprétation peut être multiple, les vases communicants ont fait alors leur office.
Calypso a dit:
Sternberg et Nelly Kaplan (aka Belen) avaient alors le même éditeur, Eric Losfeld. Outre “Le Réservoir des sens” et “La Géométrie dans les spasmes”,
Belen publia aussi chez Losfeld “La Reine des sabbats” et chez Jean-Jacques Pauvert les introuvables “Mémoires d’une liseuse de draps” (interdits en 1974 et réédités plus tard à La Différence).
Dominique Hasselmann a dit:
@ Calypso : Pas lu les “Mémoires d’une liseuse de draps” mais on reconnaît bien dans ce titre l’esprit subversif et poétique de Nelly Kaplan.
On peut trouver ici une biographie plus complète de cette rebelle.
Ping : Émoi, texte et photo : Catherine Désormière | Les vases communicants | Scoop.it
JEA a dit:
Un tableau signé : “Montaigne”, donc pour qui est de pas sage…
Désormière a dit:
Nos divers épisodes imaginaires témoignent de notre passage en déséquilibre.
Sorcière a dit:
La vie comme l’art … c’est juste une question de regard… qui ensorcelle parfois.
Calypso a dit:
@ Sorcière, @ Désormière : Des épisodes imaginaires qui “témoignent de notre passage en déséquilibre”, la vie comme l’art , une question de regard qui “ensorcelle parfois” : voilà bien des questions sur lesquelles il convient assurément de se pencher (sans y tomber)…
Désormière a dit:
Ce déséquilibre fait de réajustements est la preuve que nous sommes bien vivants. Quand la vie copie l’art, l’épisode peut être enivrant.