Le tiers livre et Scriptopolis sont à l’initiative d’un projet de « vases communicants » : le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement… Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre.
La liste complète des participants est établie grâce à Brigitte Célérier.
Aujourd’hui, j’ai le grand plaisir d’accueillir ici Catherine Désormière, tandis qu’elle me reçoit sur son blog Qui parle ?
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J’ai fait un affreux cauchemar.
J’étais dans la rue et j’avais tout oublié de ma vie. C’était le petit matin, la ville était encore déserte. Je me trouvais dans un quartier inconnu, je traversais une place, longeais une avenue qui m’était étrangère. Cependant, petit à petit, les bâtiments redevenaient familiers. Je reconnaissais la grand’rue que je quittais bientôt pour notre petit chemin, il me restait à gravir le raidillon pour atteindre notre grille. Je remarquais avec mécontentement qu’elle était ouverte. Mais j’étais si heureuse d’être arrivée chez moi… Je me faufilais dans le jardin et me retournais pour fermer le portail. Et je ne le pouvais pas. Ma main ne rencontrait rien qu’une inconsistance, rien que du vide, rien que le néant. Devant cette porte ouverte je restais immobile et troublée. J’apercevais alors notre voisine passer. Je lui disais: “Vous avez vu ça ?” mais elle ne me répondait pas. Dans mon désarroi je lui attrapais le bras : “Regardez, c’est incroyable !”. Mais encore une fois ma main ne rencontrait aucune résistance et passait au travers de ma voisine qui suivait sa route comme si je n’existais pas. Je suis partie, rentrée dans la maison en courant. Est-ce que criais ? oui, sans aucun doute, et c’était un grand cri silencieux. Dans ma chambre je me suis laissée tomber sur un fauteuil, la tête dans les mains.
Je me suis éveillée. Je pleurais encore. Ô le soulagement, assise dans ce même fauteuil, là où je m’étais assoupie et où j’avais fait cet affreux cauchemar. Et voilà que j’ai entendu les voix de mes sœurs dans le jardin. Il m’a semblé n’avoir jamais été aussi heureuse de leur visite. J’étais encore bouleversée, j’avais besoin de distraction et voilà qu’elles venaient à l’improviste, ce qui était rare.
Comme elles ouvraient la porte en bas, je suis vite sortie de ma chambre et par-dessus la rampe de l’escalier je leur ai dit : “Comme vous arrivez bien !”
Elles ne m’ont pas entendue. Elles étaient dans le hall et parlaient à voix basse. L’une disait : “Non vraiment, je ne pourrais pas garder ses vêtements, nous en ferons un paquet, nous le donnerons à des nécessiteux.”…
Et c’est quand la cadette a levé les yeux vers moi, qui étais toujours penchée vers elles, et qu’elle a dit : “Il me semble encore la voir, là-haut, nous accueillir avec toute sa gaieté”, que j’ai senti mon corps frissonner comme une eau transparente.
Depuis je suis seule et j’ai peur.
Texte et photo : Catherine Désormière

gballand a dit:
Je rêve que je ne rêve pas. Un texte troublant où vous arrivez à nous faire ressentir le désarroi du personnage. Maintenant, moi aussi, j’ai peur…
Désormière a dit:
@Gballand, c’est terrible, moi aussi, je me fais peur parfois.
jeandler a dit:
Les rêves sont-ils toujours vrais ?
Excellente illustration. L’auteur lui a l’humour vrai.
Désormière a dit:
@jeandler, en effet il fallait trouver une sortie honorable.
Cowboy a dit:
J’ai fait le constat (mais c’est sûrement moi) qu’à chaque fois, les productions, fruits de ces échanges -productions au demeurant fort bien torchées-, plombaient un peu l’ambiance (j’ai lu les deux) ; au point qu’on serait tenté de rebaptiser le projet : “urnes communicantes”.
Anecdote personnelle : lorsque mon fils est entré au CP, à la GRRRANDE ECOLE, il avait choisi, sur un présentoir pourtant haut en couleurs, une trousse… marron. Parce que dans sa tête, désormais, ce serait du sérieux. Il fallait être grave.
Je ne pourrais dire, avec certitude, pourquoi cette anecdote m’est revenue en mémoire dans ce contexte.
Dominique Hasselmann a dit:
@ Cowboy : pour le plomb, un Cowboy parle d’or, si j’ose dire.
Ici, on échange simplement des fictions (on les prend comme elles viennent), et on laisse la joie et les flonflons obligatoires aux tenants de l’optimisme candide d’un candidat sur le flanc.
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les cafards a dit:
atrocement belle cette nouvelle ! l’idée du partage nous plait bien aussi et sans vouloir faire de pub et dans un autre domaine, on essaie de faire se croiser des blogueurs à travers une communauté et ça ne marche pas trop mal. Longue vie à ce blog qui mérite le détour et merci à Olivier SC de nous l’avoir fait découvrir
Dominique Hasselmann a dit:
@ les cafards : je réponds uniquement sur l’aspect “blog” : oui, les “Vases communicants” permettent l’échange mais ils n’en ont pas le monopole !
M a dit:
J’aime le titre, et la façon dont la photo, proposée à la fin du texte, joue en quelque sorte le rôle de ces “bonus” de DVD où on nous dévoile certains secrets de fabrication, mais pas trop…
Et comme j’aime le fantastique, je ne vois pas en quoi l’ambiance ici en serait “plombée”, sauf pour l’internaute qui vivrait au dessus d’une rocade et n’aurait pas fermé sa fenêtre? Ou un perdreau de l’année (dernière) le jour de l’ouverture? Bref.
Cowboy a dit:
Oh là, tout doux… J’ai dit “plombé”, je n’ai pas parlé d’épuration… moi.
Sachez, chère M, que je ne vis pas au-dessus d’une rocade et je ne suis pas, hélas, un perdreau de l’année. Et ce… “bref” qui marque la fin prématurée d’une pensée (ou son renoncement) me taquine un peu. Bref… comment dois-je le prendre ?
M a dit:
Mieux que vous ne le faites, peut-être?
Désormière a dit:
@ M, cette double vie sans queue ni tête, le rêve, est le lieu idéal de rencontre des amoureux du fantastique.
Sorcière a dit:
Qu’est ce que la réalité n’est ce pas ? Le fantastique qui surgit quand la réalité brutalement se détraque …
Je me fais peur aussi parfois
J’ai beaucoup aimé ce texte.
Désormière a dit:
@Sorcière, mais nous savons rire de nos peurs.