Là, on va changer de perspective (même si le gouvernement de Jean-Marc Ayrault est désormais lancé sur les rails jusqu’aux élections législatives des 10 et 17 juin prochains).
Offrons-nous la relecture d’un extrait d’Alfred Jarry (révencieux) et de ses adorables Minutes de Sable mémorial (1894), Fasquelle éditeurs 1931, exemplaire ici : dépôt légal le 1er trimestre 1971.
On ignore si le Président-sorti connaît les livres de Milan Kundera : il lui aurait sans doute fallu un second quinquennat pour se cultiver un peu plus, de manière autre que physique. Mais, le 15 mai, son échappée moche en tenue de jogging, l’après-midi même du jour de l’investiture de François Hollande, a montré qu’il prenait soin avant tout de sa forme – même si elle semble en avoir pris un coup durant ces cinq années de « management » sans ménagement mais avec déménagement à la clé – et aspirait, comme les électeurs, d’ailleurs, à changer d’air.
En attendant d’aller siéger au Conseil constitutionnel dans une tenue peut-être plus appropriée, Nicolas Sarkozy aura besoin de vacances, il n’empruntera plus le yacht de Bolloré pour traverser la Méditerranée avec pour destination le Maroc, et voilà qu’il se moque soudain allègrement des frontières dont il voulait, ces dernières semaines, hérisser tout le pays : « la vie est ailleurs » ?
Heureusement, d’autres responsables politiques ont enfin décidé, hier, de changer tout ça. Un nouveau gouvernement est à pied d’œuvre.
(Photo : Paris, place de la République, le 16 mai. Cliquer pour agrandir.)
Réelle alternance, hier après-midi, sur la place de l’Hôtel de ville à Paris, de soleil et de giboulées, comme durant tout le premier jour, le 15 mai, de l’Hollande 1, date historique de l’investiture. Pluie et grêle, et même plus tard dans la soirée : éclair dans le ciel frappant l’avion (sans dommages pour les passagers) du nouveau président de la République qui s’envolait vers Berlin.
Comme le présage d’un quinquennat éclairé – levez-vous, orages désirés !
Le soir, on apprenait la mort de Carlos Fuentes, écrivain mexicain, engagé, lui aussi, à gauche.
(Photos : cliquer pour agrandir.)
(Cliquer pour agrandir les images. Rare : journal en papier, paraissant l’après-midi avec photo du matin même.)
Le bâtiment « à l’abandon » il y a deux ans à Montrouge (92) ne sera pas resté trop longtemps dans cet état : Bouygues le transforme en quarante appartements qu’il vend « neufs » (incroyable !)
(Photos : cliquer pour agrandir.)
L’immeuble Albin Michel a été squatté un temps par le collectif Curry Vavart – des écrivains perdus, des Jack Kerouac du coin ? – il en reste encore quelques traces et, par-dessus le toit, un type casqué s’active avec une corde.
(Photo : cliquer pour mieux voir l’homme à la pipe.)
L’intérêt supplémentaire, dans cette rue de la Vanne, c’est l’école primaire installée juste sur le trottoir en face. Le passé édite parfois des traces mais l’avenir s’attache, par précaution, avec une chaîne.
(Photos : cliquer pour agrandir.)
Hier matin, le ciel est pur, rien ne l’entache ou presque dans son aplat non encadré qui essaie timidement d’imiter Yves Klein.
Comme tout est là, sur le site du Centre Pompidou, il me semble inutile d’entrer dans les détails (la fermeture de l’expo aura lieu le 18 juin, comme un appel à aller la revoir ailleurs, par exemple à New York).
(Photos : cliquer pour agrandir.)
Mais il y avait longtemps que je n’avais ressenti un tel bonheur à visiter (dimanche, fin de matinée) une représentation picturale de cette intensité, de cette vigueur, de cette géométrie, grâce à un parti pris théorique qui donne un pur sentiment d’accomplissement, de volonté orientée jusqu’à sa résolution, de logique et de plaisir mêlés, de beauté surmontant l’instant – puisque nous admirons celle-ci soudain devant nos yeux, comme ayant réussi à dépasser les vagues du passé ou ayant survécu à leur ressassement peut-être infini.
(Photos : cliquer pour agrandir.)
Ce qui est particulièrement sidérant, dans l’offrande Matisse, Paires & Séries, c’est le petit nombre de tableaux, huit salles, seulement, et leur force, et puis surtout le principe de la répétition, une sorte de musique, des œuvres appariées (jusque par trois), de la mise en scène du même devenant autre, plus balancé ou plus puissant, qui embarque avec lui le semblable et la différence, le décalage perceptible ou pas, le mince nouvel espace, différentiel coloré ou métaphorique, le glissement imperceptible ou évident vers la seconde version (l’idem et le nec plus ultra), la représentation du double figuré, plus qu’esquissé, imposé en fin de compte avec la force du pinceau – sans appuyer pour autant le trait – le chromatisme ayant changé, comme foudroyé par un coup de soleil à Nice ou à Vence, après un détour par Issy-les-Moulineaux.
(Photos : cliquer pour agrandir.)
Matisse : des liens redoublés (avant Internet, même si l’on croit un moment apercevoir un ordinateur portable dans une toile !), l’œuvre au travail ou le travail à l’œuvre, l’harmonie des jaunes, des verts, des rouges, des bleus, la fusion et la perfusion des couleurs dans notre œil soudain ébloui, transpercé, vitrifié, avant le retour au présent comme décroché avec malice de la cimaise.
« Ah ! les merveilles du système de marché ! Les êtres humains réduits à de la marchandise et leurs vies réduites sous le contrôle de la super-marchandise, l’argent. (Les lumières clignotent, menaçantes. Marx regarde en l’air, se confie au public.) La commission n’apprécie pas ! (Sa voix s’adoucit tandis qu’il se remémore.) Dans le petit appartement de Soho, Jenny faisait réchauffer de la soupe et bouillir des pommes de terre. On avait le pain frais de notre ami le boulanger, en bas de la rue. On s’asseyait autour de la table pour manger et parler des événements du jour – la lutte de libération de l’Irlande, la dernière guerre du moment, l’imbécillité des dirigeants, une opposition politique se contentant de piaulements et de glapissements, la lâcheté de la presse… Je suppose que les choses sont différentes aujourd’hui, hein ?
Après le dîner, on débarrassait la table et je travaillais. Un cigare et un verre de bière à portée de la main. Car je travaillais jusqu’à trois ou quatre heures du matin. Mes livres empilés d’un côté et les rapports parlementaires de l’autre. Jenny se tenait à l’autre bout de la table pour retranscrire – j’écrivais si mal qu’elle devait recopier chaque mot. Pouvez-vous imaginer acte plus héroïque ?
De temps à autre, une crise. Non, pas une crise mondiale. Un livre qui manquait. Un jour, je ne trouvais plus mon Ricardo. J’ai demandé à Jenny :
– Où est mon Ricardo ?
– Tu veux dire Principes d’économie politique ?
Elle avait dû penser que j’en avais fini avec lui et l’avais mis en gage. Cette fois-là, j’ai perdu mon sang-froid.
– Mon Ricardo ! Tu as mis mon Ricardo au clou !
– Calme-toi ! La semaine dernière, n’a-t-on pas mis en gage la bague que ma mère m’avait donnée ?
C’était ainsi. (Il soupire.) Tout passait au mont-de-piété. Tout particulièrement les cadeaux de la famille de Jenny. Quand il n’y en avait plus, on plaçait nos vêtements. J’ai passé un hiver – vous connaissez les hivers londoniens ? – sans mon manteau. Une autre fois, je marchais dehors, et comme mes pieds commençaient à geler sur la neige, j’ai réalisé que je ne portais pas de chaussures. On les avait mises au clou la veille.
Quand Das Kapital a été publié, on a fêté ça mais Engels a dû d’abord nous passer un peu d’argent pour qu’on puisse retire vaisselle, nappes et serviettes de chez le prêteur. Engels… un saint. Il n’y a pas d’autre mot. Quand ils nous coupaient l’eau et le gaz, que la maison était dans le noir et notre moral au plus bas, Engels payait la note. Son père avait des usines à Manchester. Oui (souriant) c’est le capitalisme qui nous a sauvés !
Mais Engels ne comprenait pas toujours nos besoins. On n’avait pas d’argent pour manger et lui pouvait nous envoyer des caisses de vin ! Un Noël où on n’avait pas les moyens de s’acheter un Weinachtsbaum – un arbre de Noël –, Engels est arrivé avec six bouteilles de champagne. Nous avons donc imaginé un arbre autour duquel nous avons formé un cercle et bu du champagne, et chanté des chansons de Noël. (Marx chante.) « Oh, Tannenbaum… »
Je sais bien ce que mes amis révolutionnaires en penseraient : Marx, l’athée, avec un arbre de Noël !
Certes, j’ai effectivement décrit la religion comme l’opium du peuple, mais personne n’a jamais tenu compte de tout le passage. Ecoutez. ( Il attrape un livre et lit.) « La religion est la plainte de la créature oppressée, le cœur de ce monde sans cœur, l’âme des conditions sans âme, c’est l’opium du peuple. » Certes, l’opium n’est pas une solution, mais il peut servir à soulager la souffrance. (Il secoue la tête.) Ça, je le sais à cause de mes furoncles. Et le monde n’a-t-il pas lui-même ses terribles éruptions de furoncles ? »
Howard Zinn : Karl Marx, le retour (Agone, novembre 2003, traduction Thierry Discepolo, pages 39-42).
(Photo : Paris, rue Léon Jouhaux, 10e, 11 mai. Cliquer pour agrandir.)
– Mais non, ne blasphémez pas : hors de notre vue, ces « ghotiques », drogués, fainéants, l’anneau dans le nez ou ailleurs, ces cohortes de cloportes !
– Les Rouges ont pris le pouvoir, François Hollande possède même, dit-on, un patrimoine plus gros que celui de Sarkozy…
– Oui, la situation est grave, et, par-dessus le marché, l’ancien apparatchik du PS désire que les couples du même sexe (vous voyez bien : les homos, femmes, hommes, et pourquoi pas enfants ou animaux ?) puissent se marier entre eux, résultat : même Barack Obama lui emboîte le pas, si j’ose dire…
– Mais dans quel monde vivons-nous, chère Marie-Angélique ? Nos valeurs les plus précieuses sont attaquées par ces « socialistes » qui veulent mettre tout le monde sur le même pied d’égalité, alors que la Nature nous a créés différents, et que chacun mérite ce dont il hérite. Eux, ils voudraient tout niveler par le bas, c’est la loi du bulldozer arborant un drapeau rouge avec marteau et faucille fiché dans le pot d’échappement (comme ces oriflammes libyens, syriens, marocains, algériens, tunisiens, maliens, sénégalais, congolais… vus par centaines de milliers à la télé le 6 mai au soir lors de leur rassemblement de sorcellerie à la Bastille).
– Le pays est en grand péril, ma bonne Eulalie. Il nous faut nous organiser pour résister au communisme – vous avez-vu et entendu ce grossier Jean-Luc Mélenchon ? – qui dresse son spectre hideux à tous les carrefours, dans toute la presse soudain enrégimentée (heureusement, Le Figaro, Valeurs actuelles et Minute existent encore !) et même à la télévision (Laurence Ferrari en tailleur rouge sur TF1, le soir de la défaite de notre bien-aimé Guide, c’était logique !), à l’avachissement de la jeunesse (bientôt le cannabis en vente libre dans les débits de tabac), à la perte de l’identité nationale (que va devenir notre grand Hortefeux ?), à l’écrasement et l’effacement de nos croyances (Christine Boutin, priez pour nous !) les plus intimes.
– Vous vous souvenez de l’appel du 18 juin 1940 (dans les manuels d’Histoire, je veux dire) ? C’est cela qui nous manque ! Une affiche barrée de tricolore et placardée sur tous les murs des villes et villages de France, avec un texte, une homélie, appelant au sursaut national – bientôt les élections législatives, il semble que Madame Le Pen ait mis finalement de l’eau de Vichy dans notre vin de messe – et chacun comprendrait enfin quelle est la menace et quelle doit être la riposte !
– Oui, il faut éteindre le feu qui menace nos propriétés, notamment dans le Gard ou en Corse, accès pompiers d’urgence ! Faites-nous la grande échelle vers la liberté retrouvée, le respect des valeurs intangibles, celles de la religion catholique, apostolique et romaine, l’amour de notre trilogie vénérée « Travail-Famille-Patrie » (miroir décapé de notre immortelle sainte Trinité) dans une adoration ressuscitée, et chassez pour finir ces affreux bolchéviques de notre territoire sacré !
– Et si on faisait annuler l’élection présidentielle ?
– Oui, bonne idée, vous savez qu’elle vient de la maire UMP d’Aix-en-Provence ? Mais on va se retrouver bientôt avec Nicolas Sarkozy au Conseil constitutionnel…
– Peu importe, il possède un grand pouvoir de conviction.
– Alors, Gloria in excelsis Deo !
(Photo prise à Antony, Hauts-de-Seine, le 10 mai.)
(Missa Solemnis, Kyrie, Johann Baptist Vanhal, par Colin Ainsworth)
Le ciel n’en faisait qu’à sa tête, hier matin : soleil flamboyant et ballets des stries laissées par les avions. Le boulevard périphérique parisien était encombré, et il se présente toujours un moment où il faut, dans le rétrécissement de la voie, céder ou forcer le passage pour y accéder.
Une fois intégré dans le flux, il suffit ensuite de slalomer pour éviter justement ceux qui tentent d’entrer dans la ronde, par la droite, limitée pour le moment à 80 km/h.
J’ai alors aperçu ce camion et j’ai repensé à la fameuse phrase de Boileau : « Enfin Malherbe vint », comme si la couverture du Nouvel Obs (pour une fois non consacrée à l’immobilier en IDF ou au palmarès des hôpitaux) se voulait aussi une allusion lointaine et littéraire à cet écrivain (un François de plus) et pas seulement à l’événement historique qui s’était produit le dimanche 6 mai.
Tout à coup et tout à trac, dans l’ascension lente de cette bretelle – l’érotisme routier demande une certaine patience – je me posai la question : poésie et politique, comment les relier et les faire s’embrasser ?
L’interpénétration des domaines serait l’idéal : la philosophie qui marie l’esthétique à son déroulement, comme chez Søeren Kierkegaard, par exemple, pouvait représenter ce type d’ouverture, ce débouché, cette échappée belle.
Le véhicule de la réflexion, appuyé sur le hasard saisi à l’instant non pas « fatidique » mais fantastique, s’enclenchait soudain : l’image physique devenait mentale, les constructions mirobolantes empruntaient des miroirs métalliques (les flancs de certains poids lourds) et la circulation devenait plus fluide, les « associations » se rencontraient naturellement et logiquement.
Osons ce détournement : « Ce n’est pas une photo juste, c’est juste une photo » (incontournable Jean-Luc Godard), histoire de divaguer un moment pour quelques lecteurs amis, et de s’évader d’une pensée purement périphérique.
(Photo : Paris, rue Dieu, Xe, le 7 mai. Cliquer pour agrandir.)
Après cinq ans, cela produisit comme un grand vide : le trop-plein fut tellement évident, pesant, obscurcissant l’horizon que soudain, lorsque la petite baudruche se fut dégonflée, le soir du 6 mai, on sentit alors un fort courant d’air, un vent marin à l’impétuosité impérieuse, des embruns fouettant les visages heureux, le vent jouant dans les cheveux des filles, soufflant le chaud qui arrivait – ce mois-ci, c’est souvent le cas – une douceur revenue, mais qui était heureusement restée toujours là, comme en catimini, dans les livres, les films, les concerts, les expos : une sorte de lutte clandestine ou parallèle par rapport à un pouvoir étriqué, égrotant, bavant, bredouillant sur un rythme aux accents pétainistes, éructant contre les immigrés, les étrangers, les marginaux, les sans-papiers, enfermé dans ses quartiers réservés et protégés, faisant ses courses, par domestiques interposés, chez Hédiard ou Fauchon, et galopant de Compiègne à Genève, impliqué dans de ténébreuses affaires devant lesquelles la justice semblait refuser l’obstacle, toute une camarilla de privilégiés, comme un nuage de sauterelles au-dessus de l’Elysée, derviches tourneurs des billets en valises, mallettes, sacs Vuitton(®, amateurs de grands restaurants et hôtels de luxe, de déplacements aux frais de la princesse-chanteuse, bataillons de courtisans et courtisanes sans complexes, grandes gueules chargées de faire du plat au FN en attendant que le chef lui-même s’y colle dans les dernières semaines de son mandat (avant de recevoir la mandale terminale) avec un plaisir non dissimulé, médias publics à la botte enrégimentés sous la férule de dirigeants nommés directement par le locataire de l’Elysée, journalistes-larbins reconnaissables à leur silence et leur trouille lors des interviews officielles, répétiteurs de la musique décidée en haut lieu, incapables de la moindre indépendance d’esprit, de sens critique, sans souiigner le manque d’humour ou de distance par rapport au spectacle dont ils étaient les marionnettes uniformes quotidiennes, grands patrons reçus à dîner, dès le premier jour, au Fouquet’s puis plus tard (sur présentation obligatoire d’un bristol) pour discuter des affaires du monde avec celui qui prétendait les diriger, les régenter et protéger « le peuple de France » dont il s’était, dans les derniers temps qui s’assombrissaient pour lui, déclaré sans vergogne le représentant, amour poisseux du couple présidentiel mis à toutes les préparations culinaires, comme une sauce gribiche déversée continuellement sur la populace qui aurait due en être ébahie et finalement reconnaissante, conte de fées répété à satiété, embrassades et éloges permanents en public des relations privées (de toute décence), la France semblait présidée par des « amoureux » à la Peynet qui se jetaient en pâture aux magazines ou aux émissions de télévision avides de se repaître d’une histoire style « people », faisant passer les vrais problèmes sociaux à l’arrière-plan, ou plutôt les escamotant comme par prestidigitation sur papier glacé ou sur écrans, noria des visites d’usines, de labos, d’écoles, d’hôpitaux, comme pour aller prendre des bains de réel de temps en temps, s’apercevoir qu’il existait d’autres Français que ceux du XVIe arrondissement (où le couple starifié logeait très simplement), et qui voteraient là, au second tour de l’élection, à 78,01 % pour le président de la droite, nouveau compagnon de route de sa cousine extrême – il s’agissait d’une véritable « tournée » comme pour un Johnny Hallyday ou un Didier Barbelivien, il ne fallait pas non plus oublier les prolos des aciéries lorraines ou les ouvrières de Lejaby, ces licenciements étaient insupportables, les délocalisations scandaleuses, et ArcelorMittal harcelait impudemment les fiers travailleurs de Florange, il serait mis bonne fin à cette « mondialisation » qui s’était abattue soudain sur la France sans que personne ne l’ait vue venir, comme la crise dont le président avait « protégé » les Français, lui, le préservatif increvable, défenseur bec et ongles des acquis sociaux, attaché plus qu’aucun autre aux grandes conquêtes du Front populaire, admirateur inconditionnel de Jean Jaurès et de Léon Blum, pédagogue rentré d’une école donnant soi-disant ses chances à tous, et particulièrement à certains d’entre eux nés au bon endroit dans de bonnes conditions (pas ouvrières, si possible) et bénéficiant du statut des « héritiers » qu’un sociologue de tendance marxiste avait cru déceler dans quelques ouvrages abscons, violon des discours empesés recueillis périodiquement comme paroles d’Evangiles par les Ferrari et Pujadas, minables laquets de la télévision d’Etat laquée, serviles servants de la parole donnant lieu aux « éléments de langage » repris dès le lendemain par les médias courbés, maëlstrom constant qui dégouline sans digues (Mediapart a déjà convaincu 60 000 abonnés, TF1 + France 2 ont capté 18 millions de téléspectateurs lors du débat du 2 mai) et avec publicité à la clé, ce qui est la règle d’or médiatique actuelle.
Et, après tout, si l’on réfléchissait maintenant à autre chose ?
(Photo : Paris, rue des Récollets, Xe, le 9 mai. Cliquer pour agrandir.)
Il n’est peut-être pas inutile de relire ces jours-ci (seulement quatorze pages dans l’édition Allia, février 2010) le percutant Essai sur l’art de ramper, à l’usage des courtisans, extrait des Facéties philosophiques tirées des manuscrits de feu M. le baron d’Holbach, parues dans le cinquième tome de la Correspondance littéraire, philosophique et critique, adressée à un souverain d’Allemagne, par le baron de Grimm et par Denis Diderot, à la date de décembre 1790, Paris, F. Buisson (!), 1813.
Car si Nicolas Sarkozy s’apprête à prendre désormais ses cliques et ses claques, en redevenant peut-être avocat d’affaires après le 15 mai, le pouvoir peut toujours corrompre, et, paraît-il, absolument – même si l’on n’en croit rien lorsque François Hollande (n’en déplaise à Maryse Joissains-Masini, la maire UMP d’Aix-en-Provence) l’aura reçu officiellement, après que la volonté du suffrage universel s’est exprimée le 6 mai dernier.
« En effet, tous ceux qui ont le pouvoir en main prennent communément en fort mauvaise part que l’on sente les piqûres qu’ils ont la bonté de faire ou que l’on s’avise de s’en plaindre. Le courtisan devant son maître doit imiter ce jeune Spartiate que l’on fouettait pour avoir volé un renard ; quoique durant l’opération l’animal caché sous son manteau lui déchirât le ventre, la douleur ne put lui arracher le moindre cri. Quel art, quel empire sur soi-même ne suppose pas cette dissimulation profonde qui forme le premier caractère du vrai courtisan ! Il faut que sans cesse sous les dehors de l’amitié il sache endormir ses rivaux, montrer un visage ouvert, affectueux, à ceux qu’il déteste le plus, embrasser avec tendresse l’ennemi qu’il voudrait étouffer ; il faut enfin que les mensonges les plus impudents ne produisent aucune altération sur son visage.
Le grand art du courtisan, l’objet essentiel de son étude, est de se mettre au fait des passions et des vices de son maître, afin d’être à portée de le saisir par son faible : il est pour lors assuré d’avoir la clé de son cœur. Aime-t-il les femmes ? il faut lui en procurer. Est-il dévot ? il faut le devenir ou se faire hypocrite. Est-il ombrageux ? il faut lui donner des soupçons contre tous ceux qui l’entourent. Est-il paresseux ? il ne faut jamais lui parler d’affaires ; en un mot, il faut le servir à sa mode et surtout le flatter continuellement. Si c’est un sot, on ne risque rien à lui prodiguer les flatteries même s’il est le plus loin de les mériter ; mais si par hasard il avait de l’esprit et du bon sens, ce qui est assez rarement à craindre, il y aurait quelques ménagements à prendre. »
(Pages 18 et 19 de l’opus cité. Scan : cliquer pour agrandir.)