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« — Je suis le bijoutier des matières déchues, le sertisseur des déchets sans emploi, je vais glanant derrière les ravages les cheveux coupés du printemps. Aux bluteurs je demande la paille, aux cribles la boue dédorée. Le cruel cilice des chataîgnes, la paupière mince du physalis, sont les modes courants de mon langage. J’ai ramassé les brindilles, les duvets perdus, les graines. J’ai fait récolte des moisissures. Les lichens m’appellent par mon nom. Elytres rompues, vieilles carapaces de carabes, petites plumes, morceaux de coquilles, fils d’araignée, traces de l’escargot, cocons, pollens, je vous ai pris par la main. Dans l’aile brisée d’un moustique j’ai vu les grandes invasions. Les paillettes du sable l’autre soir étaient les étoiles renversées d’une nuit d’encre. Dans le lait de l’euphorbe j’ai regardé passer des femmes d’une telle beauté que les miroirs éclatèrent. Dans un plateau de la balance, j’ai mis l’éléphant et dans l’autre une patte de sauterelle. Eh bien, l’éléphant ne s’est pas trouvé le plus lourd. Falun de plantes et de bêtes, cette légère poudre des champs baigne magiquement toute chose, et d’elle sort l’image qui va s’appuyer aux constellations. J’ai présenté la cosse des fêves à Cléopâtre : cette reine ne savait plus où se mettre. Ah les hortensias n’ont pas fait longtemps bonne figure devant un poil de rat, cette splendeur. Confrontations inénarrables. J’ai joui de la confusion du cygne devant la truffe. Mon vocabulaire s’en ressent. Je parle un langage de décombres où voisinent les soleils et les plâtras. Car j’annexe également les miettes multicolores des villes. Ne m’avez-vous jamais rencontré, draguant les banlieues ? »

(Louis Aragon, Traité du Style, Gallimard 1928, collection « L’Imaginaire », 1980, N° 58, pages 176-177.)

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