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Je t’ai suivie dans le couloir, le carrelage de l’entrée me donnait l’impression d’une mosaïque de Pompéi, la lave me brûlait déjà, tu montais les marches de l’escalier devant moi, il était très petit et tournant, comme la tête qui déjà s’envolait plus haut, tes jambes me couturaient de désir mais je savais qu’il ne s’agissait pas de cela, nous devions parler affaires, projet marketing, et nous n’avions pas trouvé de lieu plus secret pour le faire.

La chambre semblait étroite, les tables de nuit retenaient encore la lumière extérieure, je tirai le rideau pour apercevoir le mur d’en face. Le lit offrait la dimension conjugale normée, mais nous ne devions pas l’utiliser (accord tacite), une petite table avec deux chaises nous permettrait – je m’en étais assuré avant – de travailler tranquillement avec mon micro-ordinateur.

Les prises de courant des lampes de chevet pourraient servir en cas de nécessité, car on ne sait jamais trop si la batterie tiendra cinq ou huit heures, il serait temps d’inventer des ordinateurs à manivelle, ce serait plus écologique, même si je crois que cela existe déjà pour certains pays « émergents ».

Tes cheveux caressaient l’écran, quand tu te penchais sur un paragraphe déjà écrit, comme s’ils balayaient la moindre faute de frappe ou l’incorrection cachée. Je te regardais lire, je lisais tout en te regardant, et nous avancions rapidement dans l’analyse du document préparé.

Il s’agissait de savoir si la municipalité allait encore longtemps conserver cette rue minuscule en l’état : à qui ou à quoi servait-elle, d’ailleurs elle était déjà en travaux hier, elle représentait une voie inutile (sauf pour les quelques habitants comme Yann Queffélec qui l’avaient quittée il y avait déjà longtemps), une tranchée ou une trachée ouverte dans le quartier comme par inadvertance et en dehors de tout souci logique ou commercial.

J’avais commandé une bouteille de Jack Daniel’s, le whisky façon « square » m’a toujours plu, et nous en buvions dans les verres en duralex que la patronne nous avait apportés. La chaleur se passait du gaz, tes doigts fins et blancs gambadaient sur le clavier, ta bague brillait innocemment – comme celle de la fille dans le métro au début du film américain Shame, vu au MK2 Bastille, seule séquence qui en resterait pour moi inoubliable.

Le soir commençait à tomber sans rebondir, la lumière devenait sourde, les lettres se brouillaient dans mon champ de vision, les pages se succédaient sur fond blanc comme un manège aux néons de Noël, tu parlais mais je n’écoutais pas, mon esprit vagabondait, je pensais à ta bouche sanguine et à tes yeux qui devaient commencer à piquer.

J’ai fermé les volets, on a éteint les lampes et nous nous sommes couchés machinalement. Nous étions fatigués de tout, le sommeil nous apparut alors comme le havre ultime où accoster dans cette nuit à la douceur d’oreiller et nous laisser flotter sans bouger. Demain, il ferait jour, sans doute.

(Photo prise hier à Paris, rue d’Aix, 10e. Cliquer pour monter.)

(Duke Ellington, In a Sentimental Mood)

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