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Le tiers livre et Scriptopolis sont à l’initiative d’un projet de « vases communicants » : le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement… Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre.

La liste complète des participants est établie grâce à Brigitte Célérier.

Aujourd’hui, l’échange se déroule entre gballand, reçue ici-même, et Le Tourne-à-gauche, accueilli chez Presquevoix…

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Sur le papier grège, quelqu’un avait tracé en lettres noires « Merci pour le crime » et on avait collé une photo d’elle, souriante. Le papier avait été mis dans une enveloppe rouge qu’on avait glissée sous sa porte.

Oui, il l’avait tuée, mais comment l’avait-on su ? Et qui pouvait le remercier d’avoir fait disparaître cette fille ? Lui, il avait eu la délicatesse de la faire entrer dans son musée des âmes perdues.

Rick, son corniaud à poils longs, était le seul à l’accompagner dans ce hangar-musée où il exposait les corps de ses victimes, ou plus exactement, des morceaux de leurs corps. Parfois, il s’agissait d’un doigt, parfois d’une oreille, parfois d’un orteil, parfois d’une dent ou d’un ongle. Ces « restes » étaient méticuleusement étiquetés et placés dans un écrin de satin blanc, toujours le même, ou presque.

Sa dernière conquête en date, celle qui faisait l’objet d’une lettre de remerciement, s’appelait  Mona. Il l’avait tuée parce qu’elle avait affirmé haut et fort s’emmerder avec lui. Comment avait-elle pu lui adresser ce reproche ? À lui, lecteur attentif de Freud, Proust, Kafka et Philip Roth ! Les femmes n’avaient décidément aucun goût.

Le problème, c’est que ni Mona ni les autres n’avaient pu lui donner envie de les garder. Ces ennemies de la culture étaient bien plus intéressantes figées pour l’éternité, en version métonymique, dans son musée des âmes perdues.

Pourtant, il ne pouvait s’ôter de l’esprit l’enveloppe rouge glissée sous sa porte cinq jours plus tôt. Mona lui avait certifié qu’elle n’avait pas de famille, mais peut-être lui avait-elle menti ? Qui lui écrivait-il ? Un amant qui lui gardait rancune ? Un frère ou une sœur qui aurait voulu se débarrasser d’elle ? En tout cas, depuis qu’il avait reçu cette lettre, il prenait aspirine sur aspirine et il avait l’impression d’être surveillé.

De crainte d’être suivi, il ne visitait même plus son musée, et c’est sans doute ce qui lui manquait le plus, cette paix qu’il ressentait dès qu’il poussait la petite barrière rose…

texte : gballand
photo (agrandissable) : Patrick Cassagnes

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