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Il manquait juste un élément dans le paysage urbain, de même qu’il y en avait un en surplus. La lettre absente m’avait fait songer plusieurs fois au Corbeau d’Edgar Poe – je connaissais les traductions de Baudelaire et de Mallarmé – et à sa strophe finale, une sorte de catastrophe.

Quand je prenais à pied cet itinéraire pour aller chez Renault, je regardais souvent cette façade d’hôtel dans la rue Rampon (11e), pas loin du Cirque d’Hiver parisien qui portait si bien son nom en ces jours de glaciation.

Et là, soudain, il était apparu, comme descendu d’un aéronef interstellaire, peut-être venu d’un autre monde : après tout, pourquoi le nôtre serait-il le seul, l’unique et le plus beau ? Cela pourrait devenir de la philosophie-fiction – on la nommerait alors philosofiction.

Le passant passait immobile (un acteur du temps en marche), la ville de Nevers était rayée de la carte, inconnue au bataillon. Un maire s’y était suicidé, disait-on, et l’édile actuel portait un nom comme tout droit sorti du livre de Pascal Quignard, Tous les matins du monde : Florent Sainte-Fare Garnot (PS).

Et ce piéton en capuche était forcément un capucin, un dominicain, ou l’incarnation même du Moine de Matthew Gregory Lewis, qui s’en allait à vêpres ou en revenait, avait enjambé les siècles et portait le livre sacré dans son sac.

Par transparence, j’apercevais l’ouvrage, il était demeuré ouvert aux pages 146 et 147, je pouvais le décrypter à distance : Fondements de la Métaphysique des mœurs, Librairie Delagrave, février 1936, la couverture avait disparu mais je savais que son auteur s’appelait Emmanuel Kant :

« Donc tout élément empirique non seulement est impropre à servir d’auxiliaire au principe de la moralité, mais est encore au plus haut degré préjudiciable à la pureté des mœurs. En cette matière, la valeur propre, incomparablement supérieure à tout, d’une volonté absolument bonne, consiste précisément en ceci, que le principe de l’action est indépendant de toutes les influences exercées par des principes contingents, les seuls que l’expérience peut fournir. Contre cette faiblesse ou même cette basse manière de voir, qui fait qu’on cherche le principe moral parmi des mobiles et des lois empiriques, on ne saurait trop faire entendre d’avertissements ni trop souvent ; car la raison, dans sa lassitude, se repose volontiers sur cet oreiller, et, bercée dans son rêve par de douces illusions (qui ne lui font cependant embrasser, au lieu de Junon, qu’un nuage), elle substitue à la moralité un monstre bâtard formé de l’ajustement artificiel de membres d’origine diverse, qui ressemble à tout ce qu’on peut y voir, sauf cependant à la vertu, pour celui qui l’a une fois envisagée dans sa véritable forme.
La question est donc celle-ci : est-ce une loi nécessaire pour tous les êtres raisonnables, que de juger toutes leurs actions d’après des maximes telles qu’ils puissent vouloir eux-mêmes qu’elles servent de lois universelles ? Si cette loi est telle, elle doit être avant tout liée (tout à fait a priori) au concept de la volonté d’un être raisonnable en général. Mais pour découvrir cette connexion, il faut, si fort qu’on y répugne, faire un pas en avant, je veux dire vers la Métaphysique, bien que ce soit dans un de ses domaines qui est distinct de la philosophie spéculative, à savoir, dans la Métaphysique des mœurs. »

En fait, c’était l’homme de Königsberg en personne qui aurait alors accompli un saut dans l’espace et serait venu nous rappeler son impératif pratique (page 153), sans doute si difficile à atteindre : « Agis de telle sorte que tu traites l’humanité aussi bien dans ta personne que dans la personne de tout autre toujours en même temps comme une fin et jamais simplement comme un moyen. »

Le froid ne pouvait rien contre la pensée, mais peut-être jusqu’à un certain degré seulement.

(Photo prise le 3 février : cliquer ou bouger pour agrandir.)
(Thelonius Monk, Epistrophy)

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