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« Le jeu est donc fini : pour ce qu’il compte, vous pouvez même jeter ce livre, si vous ne l’avez déjà fait. Mais l’Italie ne prend pas fin avec ce livre ou avec le temps qu’il définit. Dans votre vie, vraie ou télévisée, vous retrouverez nombre des masques de la Commedia dell’arte qui circulent dans ces pages. Peut-être plus aux mêmes places que celles qu’ils occupaient dans la comédie précédente, mais à une autre place, dans une comédie à la fois identique et distincte, dans un autre scénario, parce que le masque et le personnage qui est derrière seront les mêmes : seule la mise en scène aura changé. Mais si ces masques sont éternels, l’exercice quotidien de la démocratie peut les rendre inoffensifs, peut permettre de limiter les dégâts qu’ils provoquent et les empêcher de prendre en main la conduite des choses.

Pour le moment, toutefois, il nous reste l’Italie des massacres, des bombes de Piazza Fontana, du train Italicus, de Brescia, de la gare de Bologne, d’Ustica, des Brigades Rouges, de l’assassinat de Moro, de la loge P2, de la mafia. Une Italie que les masques qui ont occupé nos institutions ne nous ont pas éclairée avec leurs discours. Au contraire, une Italie dont ils nous ont détournés avec leurs ballets et leurs mines, en y ensevelissant notre identité car nous sommes ce dont nous provenons, nous sommes le résultat de ce que nous avons vécu. Et eux, en nous volant la vérité de ce temps, nous ont rendu orphelins de toute identité.  Nous sommes simplement les rescapés d’une époque de massacres dans lesquels nos corps aussi auraient pu être mis en pièces ; nous sommes des survivants du corps, mais pas de l’esprit et de l’âme, car ceux-ci ont été mis en pièce par le mensonge, par le silence et par l’omission. Nous sommes des enfants trouvés, des enfants de personne. En tant qu’Italiens, nous sommes les enfants d’autres Italiens morts qui n’ont pas obtenu justice et qui attendent des réponses, si jamais nous les obtenons un jour.

Ce livre a été écrit par un auteur de littérature. Désormais, en Italie, comme par un tour de prestidigitation, la vie a disparu de la littérature, à croire que cette vie renfermerait quelque chose d’inférieur par rapport à une condition élevée, heureuse, et intangible qui est « ailleurs », même si on ne sait pas bien où.  La littérature italienne, la grande, la vraie, celle qui a fait connaître l’Italie dans le monde, est pourtant faite de vie. Ainsi de Dante, Bocacce, Belli, Porta, Leopardi, De Roberto, Verga, Pirandello, Svevo, Levi, un certain Calvino, Montale, Gadda, Sciascia, Pasolini. Se mesurer à la vie peut faire mal, surtout si on le fait sans excessives médiations littéraires ou romanesques. D’autres écrivains l’ont fait par le passé et je l’ai moi-même fait longtemps, comme en témoignent ces pages. Mais on ne peut pas le faire indéfiniment. Il est juste qu’à un moment donné, un écrivain passe le relais de la vision directe de la réalité et reprenne ses outils les plus familiers. C’est ce que je fais, en fermant ce livre. Le futur est de votre compétence : occupez-vous-en. »

Antonio Tabucchi, Au pas de l’oie, Chroniques de nos temps obscurs, Seuil, novembre 2006 (traduction par Judith Rosa avec la collaboration de l’auteur, pages 203-204).

(Photo : cliquer pour agrandir. Voir format plus petit ici.)

(Bella Ciao)

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