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Le tiers livre et Scriptopolis sont à l’initiative d’un projet de « vases communicants » : le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement… Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre.

La liste complète des participants est établie grâce à Brigitte Célérier.

Aujourd’hui, j’ai le plaisir d’accueillir sur Le Tourne-à-gauche Nicolas Bleusher, tandis qu’il me reçoit sur son blog Les Jardins du Palais

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    Oui, Dieu existe : je l’ai rencontré dans la rue.
Pas comme Claudel derrière un pilier d’église, non, dans la rue qui porte son nom. L’éblouissement fut grand, la première fois (mais il demeure, éternellement). J’ai senti un grand froid suivi d’une sensation délicieuse de brûlure. Mon corps se liquéfiait puis se consumait. Le tournoiement avait commencé : le ciel s’était renversé, les nuages flottaient dans l’eau, les immeubles grimpaient aux arbres. Un tourbillon métaphysique m’emportait, les branches du vent déchiraient ma figure comme des stigmates : des gouttes de sang obscurcissaient ma vision. J’étais pantelant, comme crucifié. Un jour à marquer d’une pierre noire.
Certaines personnes s’étaient attroupées autour de moi ; pourtant je n’étais pas un prophète et d’ailleurs j’avais la bouche cousue. Il m’était impossible de décrire ce que j’avais vu apparaître, même un effort surhumain n’aurait pu me le permettre. Le maelström m’avait sidéré, la tempête m’avait pénétré. La douceur de la réflexion prenait peu à peu possession de mon corps : les prolégomènes de la fin tenaient sans doute dans cette apparence.
La sirène de l’ambulance des pompiers retentit soudain. La réalité clignotait en bleu sur fond rouge.

    En fait de pompiers, c’était la BRI – Brigade de Répression des Illuminations – qui était intervenue, sur dénonciation du voisinage.  « Chez nous, les faux prophètes ne sont pas en odeur de sainteté ! » pouvait-on lire au dessus du bureau de l’inspecteur principal Ballestra, quatrième étage, 36, quai des Orfèvres.
Ballestra, justement, qui n’était pas d’humeur aujourd’hui : la baffe le démangeait ! Des allumés, des abrutis mystiques, il en avait connu. Mais celui-ci avait quelque chose de lyrique, de flamboyant même. Rien dans son aspect extérieur ne laissait présager le dérèglement puissant qui devait travailler le bonhomme. Il avait parlé comme dans un livre. Peut-être bien qu’il avait vu Dieu, après tout. Mais Ballestra, lui, avait vu le commissaire Mercier qui était tout sauf un arrangeant : on en tenait un bon et il allait falloir qu’il se mette à table…

    Leur bureau ressemblait à une pauvre mansarde (je me souvenais qu’un assassin s’était jeté par une de ces fenêtres, il y avait donc toujours une porte de sortie) et Ballestra à la caricature du flic à qui on ne la fait pas : figure carrée, nez épaté, oreilles décollées, il aurait dû faire partie plutôt d’une équipe de rugby.
Que pouvaient-ils me reprocher ? Les menottes me serraient et je repensais aux clous du Christ sur la croix. J’avais rencontré cette vision, elle m’avait transformé et le message était clair : il m’appartenait de changer la ville mécréante en une cité de l’adoration, de la génuflexion, de la repentance et de la flagellation.
Ma mission évangélique contredisait-elle la loi sur la laïcité ? J’allais faire imprimer des tracts et je les distribuerais sur le pont Saint-Michel, je tiendrais un fichier des adeptes et, de fil en aiguille, nous serions bientôt des milliers à célébrer la sainte apparition de la rue Dieu – j’avais déjà loué un local à cet endroit, en face d’un marchand du temple.

      Il y eut, ce jour là, du rififi au quatrième. Ballestra, qui avait pris sa pause, était apparu en haut de l’escalier, un sandwich entamé à la main. Quand il vit la tête que faisait Lemoine en sortant de son bureau, il comprit qu’il s’était passé quelque chose. Et de grave, encore. Merde, j’aurais dû faire monter le casse-dalle ! mâchonna le vétéran de la brigade.

– C’est ton frappadingue, annonça, penaud, l’inspecteur Lemoine. Il a sauté !

– Et Mercier ? s’enquit aussitôt l’inspecteur.

Lemoine hocha la tête, indiquant la pièce. Ballestra écarta son collègue et s’engouffra à l’intérieur. Il étouffa un juron ou peut-être un éclat de rire. Mercier, à moitié étendu sur le bureau, le regardait sans rien dire, l’œil vague et le front humide, la joue droite collée à un fatras de feuilles et de photographies. Il reconnut le dossier de la rue Dieu. Par la fenêtre ouverte résonnait le grand bal des sirènes.

– Ben dis-donc, Mercier, j’ai comme l’impression que c’est toi qui vient de te faire mettre à table !

Il ne devait pas s’en relever.

Texte : Nicolas Bleusher et Dominique Hasselmann
Photo : D.H.

(Paris, le 17 mars. Cliquer pour agrandir.)

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