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(Photo : Paris, rue Dieu, Xe, le 7 mai. Cliquer pour agrandir.)

Après cinq ans, cela produisit comme un grand vide : le trop-plein fut tellement évident, pesant, obscurcissant l’horizon que soudain, lorsque la petite baudruche se fut dégonflée, le soir du 6 mai, on sentit alors un fort courant d’air, un vent marin à l’impétuosité impérieuse, des embruns fouettant les visages heureux, le vent jouant dans les cheveux des filles, soufflant le chaud qui arrivait – ce mois-ci, c’est souvent le cas – une douceur revenue, mais qui était heureusement restée toujours là, comme en catimini, dans les livres, les films, les concerts, les expos : une sorte de lutte clandestine ou parallèle par rapport à un pouvoir étriqué, égrotant, bavant, bredouillant sur un rythme aux accents pétainistes, éructant contre les immigrés, les étrangers, les marginaux, les sans-papiers, enfermé dans ses quartiers réservés et protégés, faisant ses courses, par domestiques interposés, chez Hédiard ou Fauchon, et galopant de Compiègne à Genève, impliqué dans de ténébreuses affaires devant lesquelles la justice semblait refuser l’obstacle, toute une camarilla de privilégiés, comme un nuage de sauterelles au-dessus de l’Elysée, derviches tourneurs des billets en valises, mallettes, sacs Vuitton(®, amateurs de grands restaurants et hôtels de luxe, de déplacements aux frais de la princesse-chanteuse, bataillons de courtisans et courtisanes sans complexes, grandes gueules chargées de faire du plat au FN en attendant que le chef lui-même s’y colle dans les dernières semaines de son mandat (avant de recevoir la mandale terminale) avec un plaisir non dissimulé, médias publics à la botte enrégimentés sous la férule de dirigeants nommés directement par le locataire de l’Elysée, journalistes-larbins reconnaissables à leur silence et leur trouille lors des interviews officielles, répétiteurs de la musique décidée en haut lieu, incapables de la moindre indépendance d’esprit, de sens critique, sans souiigner le manque d’humour ou de distance par rapport au spectacle dont ils étaient les marionnettes uniformes quotidiennes, grands patrons reçus à dîner, dès le premier jour, au Fouquet’s puis plus tard (sur présentation obligatoire d’un bristol) pour discuter des affaires du monde avec celui qui prétendait les diriger, les régenter et protéger « le peuple de France » dont il s’était, dans les derniers temps qui s’assombrissaient pour lui, déclaré sans vergogne le représentant, amour poisseux du couple présidentiel mis à toutes les préparations culinaires, comme une sauce gribiche déversée continuellement sur la populace qui aurait due en être ébahie et finalement reconnaissante, conte de fées répété à satiété, embrassades et éloges permanents en public des relations privées (de toute décence), la France semblait présidée par des « amoureux » à la Peynet qui se jetaient en pâture aux magazines ou aux émissions de télévision avides de se repaître d’une histoire style « people », faisant passer les vrais problèmes sociaux à l’arrière-plan, ou plutôt les escamotant comme par prestidigitation sur papier glacé ou sur écrans, noria des visites d’usines, de labos, d’écoles, d’hôpitaux, comme pour aller prendre des bains de réel de temps en temps, s’apercevoir qu’il existait d’autres Français que ceux du XVIe arrondissement (où le couple starifié logeait très simplement), et qui voteraient là, au second tour de l’élection, à 78,01 % pour le président de la droite, nouveau compagnon de route de sa cousine extrême – il s’agissait d’une véritable « tournée » comme pour un Johnny Hallyday ou un Didier Barbelivien, il ne fallait pas non plus oublier les prolos des aciéries lorraines ou les ouvrières de Lejaby, ces licenciements étaient insupportables, les délocalisations scandaleuses, et ArcelorMittal harcelait impudemment les fiers travailleurs de Florange, il serait mis bonne fin à cette « mondialisation » qui s’était abattue soudain sur la France sans que personne ne l’ait vue venir, comme la crise dont le président avait « protégé » les Français, lui, le préservatif increvable, défenseur bec et ongles des acquis sociaux, attaché plus qu’aucun autre aux grandes conquêtes du Front populaire, admirateur inconditionnel de Jean Jaurès et de Léon Blum, pédagogue rentré d’une école donnant soi-disant ses chances à tous, et particulièrement à certains d’entre eux nés au bon endroit dans de bonnes conditions (pas ouvrières, si possible) et bénéficiant du statut des « héritiers » qu’un sociologue de tendance marxiste avait cru déceler dans quelques ouvrages abscons, violon des discours empesés recueillis périodiquement comme paroles d’Evangiles par les Ferrari et Pujadas, minables laquets de la télévision d’Etat laquée, serviles servants de la parole donnant lieu aux « éléments de langage » repris dès le lendemain par les médias courbés, maëlstrom constant qui dégouline sans digues (Mediapart a déjà convaincu 60 000 abonnés, TF1 + France 2 ont capté 18 millions de téléspectateurs lors du débat du 2 mai) et avec publicité à la clé, ce qui est la règle d’or médiatique actuelle.

Et, après tout, si l’on réfléchissait maintenant à autre chose ?

(Photo : Paris, rue des Récollets, Xe, le 9 mai. Cliquer pour agrandir.)

(Maurice Ravel, Ma mère l’Oye)

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