Mots-clefs

, ,

« Ah ! les merveilles du système de marché ! Les êtres humains réduits à de la marchandise et leurs vies réduites sous le contrôle de la super-marchandise, l’argent. (Les lumières clignotent, menaçantes. Marx regarde en l’air, se confie au public.) La commission n’apprécie pas !
(Sa voix s’adoucit tandis qu’il se remémore.) Dans le petit appartement de Soho, Jenny faisait réchauffer de la soupe et bouillir des pommes de terre. On avait le pain frais de notre ami le boulanger, en bas de la rue. On s’asseyait autour de la table pour manger et parler des événements du jour – la lutte de libération de l’Irlande, la dernière guerre du moment, l’imbécillité des dirigeants, une opposition politique se contentant de piaulements et de glapissements, la lâcheté de la presse… Je suppose que les choses sont différentes aujourd’hui, hein ?
Après le dîner, on débarrassait la table et je travaillais. Un cigare et un verre de bière à portée de la main. Car je travaillais jusqu’à trois ou quatre heures du matin. Mes livres empilés d’un côté et les rapports parlementaires de l’autre. Jenny se tenait à l’autre bout de la table pour retranscrire – j’écrivais si mal qu’elle devait recopier chaque mot. Pouvez-vous imaginer acte plus héroïque ?
De temps à autre, une crise. Non, pas une crise mondiale. Un livre qui manquait. Un jour, je ne trouvais plus mon Ricardo. J’ai demandé à Jenny :
– Où est mon Ricardo ?
– Tu veux dire Principes d’économie politique ?
Elle avait dû penser que j’en avais fini avec lui et l’avais mis en gage. Cette fois-là, j’ai perdu mon sang-froid.
– Mon Ricardo ! Tu as mis mon Ricardo au clou !
– Calme-toi ! La semaine dernière, n’a-t-on pas mis en gage la bague que ma mère m’avait donnée ?
C’était ainsi. (Il soupire.) Tout passait au mont-de-piété. Tout particulièrement les cadeaux de la famille de Jenny.  Quand il n’y en avait plus, on plaçait nos vêtements. J’ai passé un hiver – vous connaissez les hivers londoniens ? – sans mon manteau. Une autre fois, je marchais dehors, et comme mes pieds commençaient à geler sur la neige, j’ai réalisé que je ne portais pas de chaussures. On les avait mises au clou la veille.
Quand Das Kapital a été publié, on a fêté ça mais Engels a dû d’abord nous passer un peu d’argent pour qu’on puisse retire vaisselle, nappes et serviettes de chez le prêteur. Engels… un saint. Il n’y a pas d’autre mot. Quand ils nous coupaient l’eau et le gaz, que la maison était dans le noir et notre moral au plus bas, Engels payait la note. Son père avait des usines à Manchester. Oui (souriant) c’est le capitalisme qui nous a sauvés !
Mais Engels ne comprenait pas toujours nos besoins. On n’avait pas d’argent pour manger et lui pouvait nous envoyer des caisses de vin ! Un Noël où on n’avait pas les moyens de s’acheter un Weinachtsbaum – un arbre de Noël –, Engels est arrivé avec six bouteilles de champagne. Nous avons donc imaginé un arbre autour duquel nous avons formé un cercle et bu du champagne, et chanté des chansons de Noël. (Marx chante.) « Oh, Tannenbaum… »
Je sais bien ce que mes amis révolutionnaires en penseraient : Marx, l’athée, avec un arbre de Noël !
Certes, j’ai effectivement décrit la religion comme l’opium du peuple, mais personne n’a jamais tenu compte de tout le passage. Ecoutez. ( Il attrape un livre et lit.) « La religion est la plainte de la créature oppressée, le cœur de ce monde sans cœur, l’âme des conditions sans âme, c’est l’opium du peuple. » Certes, l’opium n’est pas une solution, mais il peut servir à soulager la souffrance. (Il secoue la tête.) Ça, je le sais à cause de mes furoncles. Et le monde n’a-t-il pas lui-même ses terribles éruptions de furoncles ? »

Howard Zinn : Karl Marx, le retour (Agone, novembre 2003, traduction Thierry Discepolo, pages 39-42).

(Photo : Paris, rue Léon Jouhaux, 10e, 11 mai. Cliquer pour agrandir.)
(Karlheinz Stockhausen, Prozession]

Publicités