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(Paris, Pointe Poulmarch’, 10e, le 14 mai. Cliquer pour agrandir.)

« Ce que j’entends par dissensus n’est pas le conflit des idées ou des sentiments. C’est le conflit de plusieurs régimes de sensorialité. C’est par là que l’art, dans le régime de la séparation esthétique, se trouve toucher à la politique. Car le dissensus est au cœur de la politique. La politique en effet n’est pas d’abord l’exercice du pouvoir ou la lutte pour le pouvoir. Son cadre n’est pas d’abord défini par les lois et les institutions. La première question politique est d’abord de savoir quels objets et quels sujets sont concernés par ces institutions et ces lois, quelles formes de relations définissent proprement une communauté politique, quels objets ces relations concernent, quels sujets sont aptes à désigner ces objets et à en discuter. La politique est l’activité qui reconfigure les cadres sensibles au sein desquels se définissent des objets communs. Elle rompt l’évidence sensible de l’ordre « naturel » qui destine les individus et les groupes au commandement ou à l’obéissance, à la vie publique ou à la vie privée, en les assignant d’abord à tel type d’espace ou de temps, à telle manière d’être, de voir et de dire. Cette logique des corps à leur place dans une distribution du commun et du privé, qui est aussi une distribution du visible et de l’invisible, de la parole et du bruit, est ce que j’ai proposé d’appeler du terme de police. La politique est la pratique qui rompt cet ordre de la police qui anticipe les relations de pouvoir dans l’évidence même des données sensibles. Elle le fait par l’invention d’une instance d’énonciation collective qui redessine l’espace des choses communes. Comme Platon nous l’enseigne a contrario, la politique commence quand il y a rupture dans la distribution des espaces et des compétences – et incompétences. Elle commence quand des êtres destinés à demeurer dans l’espace invisible du travail qui ne laisse pas le temps de faire autre chose prennent ce temps qu’ils n’ont pas pour s’affirmer copartageants d’un monde commun, pour y faire voir ce qui ne se voyait pas, ou entendre comme de la parole discutant sur le commun ce qui n’était entendu que comme le bruit des corps.
Si l’expérience esthétique touche à la politique, c’est qu’elle se définit aussi comme expérience de dissensus, opposée à l’adaptation mimétique ou éthique des productions artistiques à des fins sociales. Les productions artistiques y perdent leur fonctionnalité, elles sortent du réseau de connexions qui leur donnait une destination en anticipant leurs effets ; elles sont proposées dans un espace-temps neutralisé, offertes également à un regard qui se trouve séparé de tout prolongement sensori-moteur défini. Ce qui en résulte n’est pas l’incorporation d’un savoir, d’une vertu ou d’un habitus. C’est au contraire la dissociation d’un certain corps d’expérience. C’est en cela que la statue du Torse, mutilée et privée de son monde, emblématise une forme spécifique de rapport entre la matérialité sensible de l’œuvre et son effet. Nul n’a mieux résumé ce rapport paradoxal qu’un poète qui pourtant s’est très peu occupé de politique. Je pense à Rilke et au poème qu’il consacre à une autre statue mutilée, le Torse archaïque d’Apollon, et qui s’achève ainsi :

Il n’y a là aucun lieu
Qui ne te voie : tu dois changer ta vie. »

Jacques Rancière, Le spectateur émancipé, La Fabrique éditions (2008, pages 66-67).

(Paris, canal Saint-Martin, 10e, le 18 mai. Cliquer pour agrandir.)

(Dexter Gordon, As Time Goes By)

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