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J’ai reconnu tout de suite l’une des trois filles, puisque nous avions vécu ensemble pendant quelques mois. L’affichette ressemblait à un avis de recherche, et elle tombait à pic car j’imaginais sans peine que la photo avait été prise sur le port de Saint-Tropez (j’avais toujours aimé la connotation érotique de ce nom), tu figurais à droite sur l’image.

Je n’étais pas allé là-bas en bateau et je ne garais pas mon embarcation à l’anneau mythique et hors de prix qui permettait d’accoster par la mer. Mon « combi » VW m’avait suffi, et je dormais dedans, après avoir tiré les rideaux. Il s’agissait seulement de trouver un endroit où les flics municipaux ne viendraient pas rôder afin de faire régner l’ordre qui protégeait la population « sélect » du coin.

Elle était mannequin occasionnelle, disait-elle, et de temps en temps elle partait faire des « shootings » dans la petite ville célèbre. Brigitte Bardot n’avait certes pas manqué d’un certain flair (avant de tomber dans son lepénisme qui ressemblait à un herpès inguérissable) quand elle avait baptisé sa villa – si c’était elle qui en avait eu l’idée – du joli nom de La Madrague. Souvent, je me disais que c’était comme un titre de roman, du genre L’Astragale ou bien La Chamade.

Quand Marie-Ange rentrait le soir, nous allions prendre l’apéritif sur le port, je choisissais souvent du champagne rosé, puis nous commandions une assiette de petite friture avec beaucoup de citron et une bouteille de vin blanc de Provence glacé. Après, nous nous promenions en amoureux en contemplant les yachts qui rivalisaient, en se dandinant mollement, dans le gigantisme, l’esbrouffe et le clinquant.

Enfin, quand le soir tombait, quand le soleil déclinait (« il apprend ses bases en latin », disais-je), quand seuls quelques lampadaires ne diffusaient plus qu’une lumière semblable à celle de certaines petites rues de Rome la nuit, nous rentrions vers notre minibus qui nous servait de cocon sur pneus.

Alors, à la lumière encore jaune de ses phares – je ne les avais toujours pas mis aux normes européennes du blanc aveuglant et commun – nous nous enfoncions dans l’arrière-pays en prenant des routes minuscules où l’on ne rencontrait pas un chat, seul parfois un hérisson inconscient qui vivrait ses derniers instants.

« Le ciel est toujours clair tant que dure son cours
Et nous avons des nuits plus belles que vos jours », comme l’écrivait en 1662 Jean Racine quand il séjourna à Uzès, et le temps ne se comptait pas en heures, ni en minutes, ni en secondes : il se déroulait dans un ralenti immobile, parfait, épuré comme les lignes d’architecture de Palladio.

Ce que j’avais aimé, lors de notre séjour à Saint-Tropez, c’était aussi la caresse rare de l’air, ce vent doux et jamais insistant, le clapotis discret des vagues le long du port (ce havre, en sorte), mitraillé pourtant par les claquements des haubans ou des pièces marines des bateaux amarrés.

Lorsque notre dispute fatale s’est produite, nous étions garés dans un petit bois de pins, j’en avais ramassé quelques pommes en souvenir, et je ne me souviens plus trop de l’origine exacte de cette querelle (peut-être ma jalousie de voir partir Marie-Ange, si heureuse d’aller retrouver le photographe, ou celle, plus matérielle, de l’appareil photo qu’il utilisait, un Hasselblad ?).

Notre conversation avait pris rapidement un tour colérique, et aucun voisin n’était présent pour nous dire de baisser le ton. Quand elle avait fini par m’insulter et menacé de me quitter, je ne sais pas, je ne sais plus ce qui m’a soudain poussé à prendre l’Opinel que j’avais toujours dans ma poche de jean, je l’ai ouvert et lui ai planté dans le nombril. Le sang a giclé, il était à moitié absorbé par le sol, les aiguilles de pins qui foumillaient par terre lui servaient de petits rails.

Immédiatement, j’ai mis en route le VW, et elle, je l’ai laissée là, sûr du résultat, ensuite j’ai roulé pendant des centaines de kilomètres, je n’ai pas allumé l’autoradio.

Là, maintenant, je te revois sur cette photo, j’ignorais que vous pouviez être plusieurs durant les séances de pose, tes amies ont sans doute dû s’inquiéter alors de ton absence. Mais peut-être n’es-tu pas morte (car il y a bien une dizaine d’années que j’ai fiché mon couteau dans ton joli ventre rond), et je n’ai jamais cherché à élucider cette énigme.

(Photo prise à Paris le 18 mai, rue de Lancry, 10e. Cliquer pour agrandir.)

(The Modern Jazz Quartet, Django)

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