Mots-clefs

, , , ,

« Son père lui avait dit un jour, quand le vent sifflait au travers des fenêtres mal jointes de leur maison de Waukegan (Illinois), une phrase dont il se souvenait avec une précision douloureuse : « Toi, tu vivras jusqu’à 91 ans ! »

Comment une telle prévision pouvait-elle être lancée à la figure d’un adolescent ? Pourquoi mettre ainsi déjà un terme à son existence, lui fixer une limite aussi précise (papa ne se trompait jamais) et le laisser ensuite tout seul écrire ses nouvelles, ses idées fantasques, déployer son imagination brouillonne ou dévergondée, sans autre souci que de surprendre le lecteur ou de suspendre le temps ?

A cet instant, il pensa qu’il lui restait encore une longue route à parcourir, avec des cols, des descentes, des virages, des carrefours dangereux, des crevaisons, des pannes d’essence, des auto-stoppeurs plus ou moins éméchés, des directions fausses, des demi-tours, des essuie-glaces en panne sous les giboulées furieuses, des truands à gueules d’acteurs (comme dans l’admirable Pickup at South Street de Samuel Fuller, 1953, année fétiche).

L’espace s’étendait, le corps vibrait, électrique, les livres brûlaient (le celluloïd remplacerait bientôt le papier dans ces effluves nocives, Fahrenheit 451), la société se refermait sur ses barrières, frontières, murailles, les USA craignaient les Rouges, l’alcool en bouteilles sauf dans des sacs en papier kraft, et l’arrivée des UFO. Le pays serait envahi par terre, air ou mer. Personne n’était à l’abri. Les communistes effectuaient un travail de sape, les Martiens aussi – mais eux, ils connaissaient la descente en piqué.

L’écrivain écrivait, imaginait, dessinait des personnages inconnus, improbables (et d’autant plus véridiques), le monde – enfin, le pays – était soumis à une dictature de la pensée, de la vision, de l’appréhension. Le bonheur était réglementé, la connaissance mesurée, l’ouverture condamnée. Le thermomètre finirait par exploser, forcément. La culture n’était plus qu’un souvenir (mais n’était-elle pas revenue ainsi à sa présence fondamentale ?), il suffisait de parler pour ne rien dire, d’écouter pour ne rien entendre, de respirer pour étouffer.

Ses héros n’en étaient pas : ils étaient pris dans les vagues d’un « progrès » que personne ne pouvait désormais maîtriser. George Orwell avait montré, de son côté, comment 1984 – si loin dans le passé, déjà – imposerait enfin l’ordre établi, l’ordonnancement sans réplique, l’uniformisation et le conformisme marchant au pas.

Au fur et à mesure que les années passaient, il se rendait compte que tout ce qu’il avait pu inventer s’était réalisé, ou presque (il leur avait laissé quand même un peu de marge). La mort était désormais programmée dans l’agenda de la naissance : plus de souci concernant le jour fatal, on pouvait prendre ses dispositions avant.

Quand il tourna la page de l’éphéméride en bois qu’il avait toujours conservé sur son bureau (il aimait ainsi toucher quelques objets désuets du passé), la date du 6 juin 2012 (6 et 6 = 2012 !) apparut en caractères rouges sur fond blanc. Il faudrait que son biographe rajoute très vite un dernier chapitre à l’ouvrage publié en 2011.

L’éclair qui lui traversa le cœur se produisit de manière fulgurante.

La page ne serait ainsi plus jamais tournée, la prévision s’était réalisée, sa main droite devint de marbre et la nuit éblouissante se déplia doucement : la science-fiction figurait enfin avec évidence un domaine d’avenir. »

(Photo : Paris, hier, gare Saint-Lazare, 8e, 14h.39. Cliquer pour agrandir.)

(Eric Dolphy, Bee Vamp)

Publicités