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Depuis maintenant un an, les travaux avaient bouleversé le quartier. Le but était éminemment sage et humaniste : retrouver sous la place les vestiges de ce qui avait été par le passé une ville au doux nom de Lutèce, et tenter de reconstituer, en cet endroit précis, le mode de vie, l’habitat, les coutumes peut-être, des anciens occupants des lieux.

Il s’agissait de donner une leçon de pédagogie, d’Histoire (non « révisée »), de montrer que le présent revêtait la forme de racines insécables et qu’il était utile (comme au lycée) et indispensable de garder la mémoire de ce qui avait donné naissance, au cours des siècles, à ce que nous étions devenus.

On n’avait pas lésiné sur les moyens, les pelleteuses, les excavatrices, les bulldozzers petits ou gros tournaient dans un ballet perpétuel ; les ouvriers et ouvrières – ils existaient donc encore ! – s’affairaient comme dans une ruche dont la reine était invisible. Les ordres paraissaient aussitôt exécutés que diffusés.

Interdit lui-même devant son chantier, port du casque obligatoire et chasubles avec logo de la société pour tout le monde, l’entrepreneur naviguait quotidiennement dans le no man’s land du temps.

Les fouilles avançaient à grands pas puisque l’on avait déjà totalement dégagé une statue monumentale : représentation d’une femme brandissant une branche d’olivier dans la main droite et cette « tablette » étrangement futuriste qu’elle tient dans la main gauche (titre de l’e-book de l’époque : Droits de l’Homme). D’autres significations devraient sans doute être mises à jour et interprétées.

Tout autour du socle exhumé, des blocs de pierre massifs et intrigants avaient été extraits des profondeurs où ils étaient ensevelis : leur nettoyage puis leur numérotation (afin de recomposer le labyrinthe qu’ils semblaient avoir formé dans les strates du terrain éventré) permettraient d’imaginer le plan de circulation qui devait présider dans l’ancienne cité.

Le maître des opérations, un polytechnicien du nom de Jean-Jacques Bouteillion, surveillait de près les opérations : il savait qu’il jouait peut-être sa carrière avec le déroulement de cette entreprise de creusement et de refondation.

La confrontation avec le passé, ses fastes comme ses misères, sa beauté comme sa laideur, était devenue son « dada » existentiel : il avait compris que si rien ne se crée, si tout se tient, nous ne sommes en définitive que des sortes de prolongements d’autres êtres et qu’un jour, dans cent ans ou plus, un chercheur ou un architecte découvrira peut-être (au hasard d’un coup de pioche) une trace, fût-elle dérisoire, de notre passage ici ou ailleurs.

Il accordait donc tout naturellement autant d’importance aux blocs de granit ou de marbre, datant vraisemblablement du début des années 1880, et que ses équipes découvraient miraculeusement intacts, qu’aux dernières technologies numériques boostées par le développement irréversible d’Internet.

Un jour, il espérait d’ailleurs pouvoir communiquer réellement avec de grands personnages historiques, du style de son admiré Jean-François Champollion ou d’Auguste Ferdinand Mariette : ce progrès pouvait-il demeurer à jamais impossible ?

(Photo : Paris, place de la République, le 14 juin. Cliquer pour agrandir.)

(Roland Kirk, Someone To Watch Over Me)

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