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Je ne sais qui vous a fabriqués, montés, boulonnés comme des meccanos déments, vous seriez peut-être des traces ou des miroirs de Giacometti et de Tinguely, voilà que vous êtes rassemblés comme une armée de géants fils-de-féristes, si minces que vous semblez laisser passer l’air au travers de vos tubulures, et vos liens arachnéens vous attachent les uns aux autres, vous offrez tous le même sourire pour l’automobiliste qui passe à 130 km/h (puisque votre destination n’est pas la même), vous baissez même modestement les yeux, pylones en rase campagne, sans distractions autres que la circulation sur l’autoroute et le vol des oiseaux, certains viennent vous rendre visite épisodiquement sans crainte de se brûler les pattes ou se griller les ailes, de là-haut la vue est panoramique vers l’horizon plat et brumeux, nulle cheminée ne crache une fumée grise ou marron pour détruire l’ordonnancement du ciel, il ne faut pas avoir le vertige – imaginons un étourneau qui prendrait peur à cause de la hauteur atteinte – et se donner un point fixe à ne pas quitter du regard, il paraît que les fils que vous transportez chantent une musique électrique permanente, un compositeur moderne pourrait alors simplement la recopier, la décharge serait forte sur les spectateurs assis dans la salle de concert ou couchés par terre comme pour Xenakis, Fahrenheit combien, cette fois ?, mais vous gardez jalousement le secret de votre mélodie lancinante, vous ressemblez aussi à des derviches tourneurs immobiles et survoltés, vous faites même semblant de dormir debouts, votre géométrie s’installe dans l’esprit comme une grille qui détermine la pensée, mais la neige, la pluie, le vent, le soleil sont vos alliés quoi qu’il en soit sauf si le poids des flocons rompt parfois une ligne ou l’un de vos bras métalliques (vous avez aussi vos blessés par les catastrophes naturelles, réelles ou artificielles), pourtant la plupart du temps votre stationnement est droit, vigoureux, inattaquable mais ce que j’aimerais un jour, c’est vous voir soudain bouger, avancer, en marchant tous du même pas, comme si vous aviez enfin reçu le mot d’ordre de changer de vie, rêve d’image animée de Shakespeare au XXIe siècle (ces trois chiffres sont des pylones aussi).

(Photo prise vers Boulogne-sur-Mer, le 27 mai. Cliquer pour agrandir.)

(Bruno Maderna, Serenato per un satellite.)

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