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Le tiers livre et Scriptopolis sont à l’initiative d’un projet de « vases communicants » : le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement… Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre.
La liste complète des participants est établie grâce à Brigitte Célérier.
Aujourd’hui, j’ai le grand plaisir d’accueillir ici Piero Cohen-Hadria, tandis qu’il me reçoit sur son blog Pendant le week-end.

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On ne sait jamais comment ça commence, ni où ça va finir et c’est pour cette raison, certainement, que la ville nous est si chère : la réalité est là, en dur, dans toute sa splendeur, on sait où commence cette rue (ici du Chemin Vert)

et  où elle finit (le boulevard Beaumarchais, le cimetière du Père Lachaise).

Ce n’est pas de la nostalgie, c’est une rue que je ne connais que de nom, peut-être. Je n’ai pas regardé (ou alors il y a longtemps) ce qu’en disait Hillairet (l’auteur du Dictionnaire historique  des rues de Paris), mais c’est la couleur peut-être de ce chemin : elle n’est pas droite, mais sur chacun de ses côtés des immeubles, un chantier, des commerces, des passants, des lumières à la nuit…
La parcourir, de haut en bas : c’était un dimanche, il me semble qu’il devait être quelque chose comme sept heures du soir, j’avais proposé un repas ensuite, j’avais peut-être envie de manger une pizza, ou alors quelque chose de ce genre qui me (nous) ferait souvenir de l’Italie, viens on y va, on y a été.

Il n’y a pas de début ou de fin, ce n’est pas comme dans la vie, cette rue traverse de part en part l’arrondissement, le onze, elle y serpente doucement, descend de la colline de Gambetta, arrivée vers les boulevards (barrière de Philippe Auguste), elle remonte à partir de son  croisement avec Richard Lenoir (celui-là même où vivait Desnos et Maigret). A main gauche, on aperçoit le Génie, c’est l’été et il fait un soleil doux mais il y a aussi de la fraîcheur. Il y a des commerces en tous genres (je n’ai pas photographié la Musardine, la librairie des Editions du même nom érotique de Paris) mais juste à côté cette petite fabrique.

J’ai voulu essayer de regarder ce qui, dans cette rue avait quelque chose de spécial, mais il n’y a rien : il y en a en ville des milliers du même tonneau. Il y en a d’autres, plus célèbres. Non loin, sur la droite, est un square dédié à Maurice Gardette.

Que la ville se souvienne de ses habitants, de ses héros, de ses martyres, qui y verrait à redire ? Mais elle les fait perdurer, elle indique aussi que nous ne sommes que de passage, nous nous aventurons hors de nos pas éphémères mais si souvent empruntés, nous marchons, croisant le boulevard Voltaire et l’avenue Parmentier, les commerces de gros vêtements chinois aux noms si parfaitement anodins « Pink Star » ou « Shinel », alors que la rue de Popincourt croise le passage du même nom, les impasses, les cours, les immeubles de verre, les arbres aussi, parfois, si peu, le bitume et les trottoirs.

On regarde évidemment le ciel, les coins de rues, les sillages des jets, ou des avions, lentement le soleil qui s’en est allé, à l’ouest, c’est la ville, c’est le vent, les gens et les voitures, j’ai mis le disque de Melingo, j’ai regardé le ciel du soir, j’ai corrigé quelques teintes pour qu’elles ressortent et donnent une image acceptable de ce lieu qui ne l’est pas plus qu’un autre, la ville et son bruit, le bruit fait la ville, dimanche, les sirènes et les urgences, la vie est sans doute là, mais si elle perdure c’est aussi qu’il nous faudra bien la quitter, on ne parle pas de nostalgie, on ne parle pas de souvenir, mais de la réalité elle-même et de cette dureté que nos pas ressentent à parcourir cette rue-là, ce soir-là, à ce moment-là, quelque chose qui nous indique que nous sommes en vie parce que nous respirons cet air qui file comme une coulée d’or pur, parce que nous regardons ce ciel d’un bleu si dense, ces immeubles (qui donc les construisit ?), ces fenêtres  (qui donc les posait là, quand le bâtiment va…), ces portes et ces vitres, on regarde le monde comme il tourne, comme il va, on est arrivé, non loin de là, au coin d’Oberkampf

et de Voltaire, un tout petit italien, un plat de spaghettis mezzanotte (piment, ail, huile d’olive) un autre accompagné de vongoles, Chemin Vert, Italie, le rouge et le blanc qui ne nous manquent pas, luminaires de toutes les couleurs, avancer encore un moment,

viens, on rentre à pied et à nos cœurs comme une chanson de fado, l’Alfama ou le château de Saint Georges, les drapeaux au vent, oublier Paris, revenir sur Terre, l’air sent bon l’été même si la pluie s’annonce

Texte et photos : Piero Cohen-Hadria

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