Étiquettes

,

À Uzès, j’avais acheté les Lettres à Nora, de James Joyce, parues en mars chez Payot-Rivages poche (8,50 €). Elles couvrent les périodes de 1904 et 1909. L’extrait choisi ci-dessous est très chaste par rapport à d’autres publiés ici ou là : il devrait donc susciter encore plus la lecture de ce recueil de l’auteur d’Ulysse.

« À Nora Barnacle Joyce

7 septembre 1909                                                  44 Fontenoy Street, Dublin

Ma petite Nora silencieuse Des jours et des jours ont passé sans une lettre de toi mais je suppose que tu pensais que je serais déjà parti. Nous partons demain soir. D’ici la fin de la semaine ou au plus tard dimanche nous serons ensemble, j’espère.
Maintenant, Nora ma chérie, je veux que tu lises et relises sans cesse tout ce que je t’ai écrit. Certaines pages sont laides, obscènes et bestiales, certaines sont pures, sacrées et spirituelles : je suis tout cela. Et maintenant je pense que tu vois ce que je ressens pour toi. Tu ne me feras plus de reproches, n’est-ce pas, ma chérie ? Tu garderas mon amour toujours vivant. Je suis fatigué ce soir, ma chérie, et j’aimerais dormir dans tes bras, ne rien faire d’autre avec toi que simplement dormir, dormir, dormir dans tes bras.
Quelles vacances ! Je ne me suis pas amusé le moins du monde. Mes nerfs sont dans un état épouvantable à force d’inquiétude de toute sorte. Me soigneras-tu lorsque je reviendrai auprès de toi ?
J’espère que tu prends ce cacao tous les jours et j’espère que ce petit corps qui est le tien (ou plutôt certaines parties de ce corps) se remplissent un peu. Je ris à cet instant en pensant à ces seins de petite fille qui sont les tiens. Tu es une personne ridicule, Nora ! Souviens-toi que tu as maintenant vingt-quatre ans et que ton premier enfant a quatre ans. Bon sang, Nora, il faut que tu essaies de vivre conformément à ta réputation et que tu cesses d’être la petite fille curieuse de Galway que tu es et que tu deviennes pleinement femme, heureuse, aimante.
Et pourtant combien mon cœur s’attendrit lorsque je pense à tes épaules frêles et à tes membres de petite fille. Quelle coquine tu es ! Est-ce pour avoir l’air d’une petite fille que tu as coupé les poils entre tes jambes ? J’aimerais que tu portes des sous-vêtements noirs. J’aimerais que tu étudies l’art de me plaire, de provoquer mon désir pour toi. Et tu le feras, ma chérie, et maintenant nous serons heureux, je le sens.
Combien sera long le voyage de retour mais combien sera merveilleux le premier baiser entre nous. Ne pleure pas, ma chérie, lorsque tu me verras. Je veux voir tes yeux rayonnant dans leur beauté. Quels seront tes premiers mots, je me demande ?
La nostra bella Trieste ! J’ai souvent dit cela d’un ton de colère mais ce soir je sens que c’est vrai. Je meurs d’envie de voir les lumières scintiller le long de la riva lorsque le train passe devant Miramar. Après tout, Nora, c’est la ville qui nous a donné abri. J’y suis revenu las et sans argent après la folie que fut mon séjour à Rome et j’y reviens maintenant après cette absence.
Tu m’aimes, n’est-ce pas ? Tu vas maintenant m’accueillir dans ton sein et me protéger et peut-être avoir pitié de mes péchés et de mes folies et me guider comme un enfant.

Je voudrais être dans ce doux sein
(Ô qu’il est doux et charmant !)
Où nul vent violent ne pourrait m’atteindre.
Pour échapper aux tristes rigueurs
Je voudrais être dans ce doux sein.

Je voudrais être à jamais dans ce cœur
(Ô doucement je frappe et doucement la prie !)
Où je n’aurais que la paix en partage.
Les rigueurs n’en seraient que plus douces
Si j’étais à jamais dans ce cœur.

JIM »

(Photo : cliquer pour agrandir.)

Publicités