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Je l’ai aperçu de loin, il se tenait au premier rang de ces livres en solde, sur le présentoir, dehors, à côté de la devanture du petit bouquiniste d’Avignon (le 17 juillet). Il y avait longtemps que je n’avais revu sa couverture au style délicieusement désuet, je ne savais plus ce qu’il était devenu mais je m’en souvenais.

Après avoir pris un Perrier-rondelle un peu plus loin, j’étais retourné sur mes pas, le cœur battant, car j’eus soudain la crainte qu’il ait été accaparé par quelqu’un d’autre et eût pu disparaître de ma vue : mais il m’attendait. Le Kaputt de Malaparte ne coûtait que 2 euros, vraiment une occasion qu’il m’avait suffit de saisir pour pouvoir replonger dans sa « gaîté cruelle ».

« Après dîner, nous quittâmes tous la salle, et sortîmes sur la terrasse. Le Danube brillait sous la lune ; on voyait les feux des remorqueurs et des radeaux disparaître et reparaître au milieu des arbres. Une immense paix argentée descendait sur les vertes collines de la Fruska Gora ; C’était l’heure du couvre-feu. Des patrouilles de paysans armés frappaient à la porte des Juifs pour le contrôle du soir, en les appelant par leur nom d’une voix monotone. Les portes étaient marquées de l’étoile de David peinte en rouge. Les Juifs se montraient aux fenêtres et disaient : « Nous sommes ici, nous sommes à la maison. » Les paysans disaient : « Dobro, dobro », en frappant la terre avec la crosse de leurs fusils. Sur les maisons, les grandes affiches tricolores du proglas du nouveau gouvernement de Zagreb trouaient le clair de lune de violentes taches rouge-blanc-bleu. J’étais fatigué à mourir et, vers minuit, j’allai me jeter sur mon lit. J’étais couché sur le dos et regardais par la fenêtre ouverte la lune monter doucement au-dessus des arbres et des toits. Sur la façade de la maison d’en face, siège des oustachis d’Ilok, était collé un énorme portrait d’Ante Pavelic, chef du nouvel État de Croatie. C’était un portrait imprimé en noir sur un papier épais teinté de vert. Le Poglawnik me fixait de ses grands yeux noirs, profondément enfoncés sous un front bas, dur et têtu. Il avait la bouche large, des lèvres épaisses, le nez droit et charnu, de vastes oreilles. Jamais je n’eusse imaginé qu’un homme pût avoir des oreilles aussi grandes, aussi longues. Elles lui descendaient jusqu’au milieu de la joue, ridicules et monstrueuses ; et c’était certainement l’effet d’une faute de perspective, une erreur du peintre qui avait dessiné le portrait. »

Curzio Malaparte, Kaputt, Éditions Denoël 1946 (Le Livre de poche N° 19-20, 1964, traduction Juliette Bertrand, illustration d’origine inconnue, page 324).

(Photo : cliquer pour agrandir.)

(Glenn Miller, String of Pearls)

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