Le tiers livre et Scriptopolis sont à l’initiative d’un projet de « vases communicants » : le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement… Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre. La liste complète des participants est établie grâce à Brigitte Célérier.
Aujourd’hui, j’ai le grand plaisir d’accueillir ici Claire, tandis qu’elle me reçoit sur son blog Transports immobiles.

(Cliquer pour agrandir.)

Cher Dominique,

Quand vous m’avez envoyé cette photo, elle m’a immédiatement touchée. Mais j’étais à mille lieues d’imaginer que vous me donneriez la périlleuse occasion de la commenter sur vos pages.

Dans un premier temps, j’ai tout de suite pensé à une famille « normale » : les deux parents, tendrement penchés l’un vers l’autre au-dessus du berceau abritant leur enfant. On pourrait même imaginer le frôlement de leurs épaules, ou un tendre baiser volé suggéré par le rapprochement des petits sièges fixés sur les porte-bagages. Tout, dans cette photo, me porte à le croire. Les éléments qui la composent vont par paire : le couple de passants tous deux vêtus de couleurs sombres, marchant d’un même pas sur le trottoir, la symétrie des vélos supplémentaires encadrant la scène du premier  plan, les deux petites roues du bébé-vélo, jusqu’aux appétissants pains disposés  avec amour dans la vitrine (par deux ou trois selon la composition des familles).

Mais que font ces engins postés devant un grand magasin ? Attendent-ils à l’orée d’un parc, d’un square, d’un cinéma ? Je doute que leurs propriétaires soient en train de faire les courses en famille (leurs porte-bagages ne sont même plus opérationnels !) Ils partagent le même antivol, mais… chacun possède son propre avertisseur : noir, orange ou rose. Serait-ce un signe ? Où se trouverait le danger ici ? Dans l’énorme enseigne : quatre grosses lettres rouges MONO (famille monoparentale…) ? Dans l’environnement routier (un quartier parisien inconnu) ? Dans les tags qui salissent les pierres et portes des façades ? Dans la forme humaine que l’on distingue, dissimulée derrière des tissus sur la gauche de la photo ? Heureusement que vous ne m’avez confié qu’une photo : qu’aurais-je pu inventer avec une vidéo les montrant en train de pédaler tous les trois, en file indienne, sur un dangereux Grand Boulevard parisien ?

Pour m’aérer l’esprit, donc, je suis allée faire un tour sur le Web à la recherche d’idées nouvelles sur les moyens et formes de transport. Et suis arrivée tout droit sur une page surprenante concernant Georges Bataille. Savez-vous ce que l’on peut-y lire en page 8 ?

« Le vélo, dans Histoire de l’œil, favorise, également, le bouillonnement incontrôlé des sens. »

Ou encore, page 14 :

« Ainsi, a priori anodin, le déplacement à cheval, à bicyclette, en voiture, en train, en bateau ou en avion est intimement lié à diverses formes de transport : affectif, spirituel, charnel, existentiel, le transport étant, selon le Littré, « un mouvement violent de passion qui nous met hors de nous-mêmes ».

Vraiment, croyez-moi, les aiguillages de la pensée tels que suggérés ici par Internet sont autrement plus risqués que la grande ville, surtout si on prend soin de suivre la voie tracée par ses parents, protégé par des stabilisateurs fixés de chaque côté de son petit vélo !

Texte : Claire
Photo : Dominique Hasselmann

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