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Vu à hauteur des raboteurs de Caillebotte, ou au ras du plancher, si l’on veut, je progresse avec lenteur. Les lames ne m’entament pas, les échardes ne me blessent pas, ce sont de trop frêles esquifs auxquels ma carapace est insensible. J’aime l’odeur du bois, encore plus quand il est ciré, sa fragrance s’insinue dans mes nerfs olfactifs et la sonnerie de l’olifant vient me rassurer.

Dans la jungle horizontale je plane sans difficulté grâce à ma reptation mesurée. Les poussières dégagent en vitesse devant ma survenue ; elles s’envolent comme de minuscules nuages gris ou bleutés pour aller sous d’autres horizons. J’avance, à moins que je ne recule ? Je ne compte pas les centimètres parcourus car je ne dispose pas de l’instrument adéquat. La comptabilité en serait d’ailleurs désespérante.

Il m’est arrivé une fois de réussir à faire le tour de la pièce et j’ai pu constater qu’elle était rectangulaire et ouvrait vers l’extérieur : un rectangle de ciel s’y faisait passer outrageusement pour un tableau de Magritte. Quand je fus arrivé au bout de ma peine, une goutte de sueur me brouilla la vue, me sala salement l’œil, m’infiltra une sorte d’humeur vitreuse (ou moqueuse) qui me rappela la perte de mes lunettes.

Au cours de mes pérégrinations, je rencontre d’étranges insectes : le pou de Lautréamont, la vache-qui-rit multipliée à l’infini, le bison peu fûté, le lion de la MGM, le chat du Cheshire, le renard et le mouton avec la voix de Gérard Philipe, la mouche de Cronenberg, et, pour orchestrer le tout, peut-être la « mélancolie » – insistante – de Lars von Trier. Cette ménagerie animale et métaphysique me croise, m’observe, me dépasse, m’enjambe, me surplombe.

(Photo : cliquer est possible.)

Le vent claque, la porte-fenêtre se referme ; dehors, le laurier est toujours rose, l’olivier pâlit, et le soleil étend une dernière couche de jaune sur les fenêtres les plus hautes de l’immeuble d’en face. Les cheminées ne crachent aucune fumée, l’antenne de télé ressemble à un signal des temps anciens qui n’en enverrait désormais plus un seul.

J’entends alors le bruit enflé de l’aspirateur : je dois me dissimuler, il est bien trop difficile de ressortir du sac en papier après avoir été pris dans le tourbillon qui ne sépare pas l’alcool de grain de l’ivresse et l’épi du millet (millium, en latin). La terreur ménagère s’est mise en route, mais je possède une cachette inexpugnable, derrière le quatrième pied du secrétaire, à côté de la prise de courant ou même dedans si le danger se rapproche trop violemment.

Une fois l’engin au tuyau menaçant disparu et le calme revenu, je me remettrai à ma lecture, interrompue il y a quelques minutes à la page 61 : « Comment se fait-il que pendant si longtemps les choses se soient passées si bien et si tranquillement ? Qui a dirigé les pas de mes ennemis afin de leur faire faire un grand détour pour éviter mon territoire ? Pourquoi ai-je été aussi longtemps protégé si c’est pour être maintenant plongé dans l’effroi ? »

Serais-je devenu moi-même un personnage de Kafka et cet appartement mon Terrier où j’entends parfois des bruits bizarres, inaccoutumés, presque inaudibles, à la limite extrême de l’infrason, quand le tapotement régulier et pourtant discret des mains sur un clavier d’ordinateur s’interrompt et laisse alors le champ libre à mon imagination ?

Car c’est elle, la plus dangereuse, elle m’en veut, même si j’ignore pourquoi, et c’est sa vengeance qu’elle prépare patiemment contre moi : un jour, le sang goutterait sur le parquet, de manière indélébile.

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