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Est-ce vraiment « une histoire très noire », le dernier film (en date) de Manoel de Oliveira ? On peut en lire le résumé (la rétrospective à la Cinémathèque se termine le 10 octobre), mais ne pas se dispenser d’aller le voir, même s’il ne passe plus que dans cinq salles à Paris (hier soir, c’était au Nouveau Latina, 20, rue du Temple, à 20 heures).

Mais comme l’a montré Mathias Lavin, lors de sa conférence lumineuse à laquelle j’avais pu assister le 27 septembre, ainsi qu’au film qui l’avait suivie – Le Passé et le présent (1972) – c’est plutôt « le principe d’incertitude » qui dirige (ou laisse aller) le cinéaste.

Dans Gebo et l’ombre – qui est toujours l’autre face de la lumière, comme le prouve la même maison filmée, sous un angle identique, de nuit et de jour – les personnages ne sont ni blancs ni noirs (ils sont même en couleurs), chacun porte son mystère, sa part… d’ombre justement, et c’est ce balancement, ce fléau du destin qui penche soit d’un côté soit de l’autre : vers le crime ou la rédemption, vers le mensonge ou la vérité, vers l’affection ou l’affliction, et crée ainsi la séparation fatale.

Pour son film, adapté d’une pièce de théâtre, Manoel de Oliveira fait preuve d’une étonnante économie de mouvements de caméra : les plans-séquences s’enchaînent les uns aux autres, le cadre est constamment fixe, comme celui d’un tableau accroché au mur, les bords permettent seulement aux personnages d’y entrer ou d’en sortir, la porte à moitié ouverte dans le fond de la pièce principale ressemble elle-même à un second tableau (certains disent « à la Rembrandt ») qui permet à la bru d’écouter, les larmes aux yeux, ce qui se dit dans le premier.

(Photo empruntée sur ce blog. Cliquer pour agrandir légèrement.)

L’attention portée aux objets (le cahier des comptes, le parapluie, la table de travail, le meuble qui ferme à clé…), aux vêtements (les châles, les couvertures, les chapeaux…), aux lumières (les lampadaires allumés par le préposé à la fonction nocturne, les lampes à pétrole, les reflets multipliés dans les vitres…) et aux personnages (Michael Lonsdale, Leonor Silveira, Jeanne Moreau, Claudia Cardinale, Ricardo Trepa…) est précise comme l’objectif qui les capte.

Film sur le pouvoir de l’argent (et donc celui qu’il exerce sur la production cinématographique), sur l’incompréhension, sur l’environnement social et familial (le possédant et le voleur, le père et le fils), sur la parole distillée, sur la répétition du quotidien, Gebo et l’ombre, par son hiératisme même, installe une réflexion profonde sur l’être et son environnement, sur la vie et le mot « fin » qui viendra s’y inscrire, même s’il a disparu désormais des écrans de cinéma.

Ne pas oublier non plus : Manoel de Oliveira fêtera ses 104 ans le 11 décembre prochain.

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