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« Dans cette ultime acception, le désespoir est donc la « maladie mortelle », ce supplice contradictoire, ce mal du moi : éternellement mourir, mourir sans mourir, mourir la mort. Car mourir veut dire que tout est fini, mais mourir la mort signifie vivre sa mort ; et la vivre un seul instant, c’est la vivre éternellement. Pour qu’on meure de désespoir comme d’une maladie, ce qu’il y a d’éternel en nous, dans le moi, devrait pouvoir mourir, comme fait le corps de maladie. Chimère ! Dans le désespoir, le mourir se change continuellement en vivre. Qui désespère ne peut mourir ; « comme un poignard ne vaut rien pour tuer des pensées », jamais le désespoir, ver immortel, inextinguible feu, ne dévore l’éternité du moi, qui est son propre support. Mais cette destruction d’elle-même qu’est le désespoir est impuissante et ne parvient à ses fins. Sa volonté propre c’est de se détruire, mais c’est ce qu’elle ne peut, et cette impuissance même est une seconde forme de destruction d’elle-même où le désespoir manque une seconde fois son but, la destruction du moi ; c’est, au contraire, une accumulation d’être ou la loi même de cette accumulation. C’est là l’acide, la gangrène du désespoir, ce supplice dont la pointe, tournée vers l’intérieur, nous enfonce toujours plus dans une autodestruction impuissante.  Loin de consoler le désespéré, tout au contraire l’échec de son désespoir à le détruire est une torture, qui ravive sa rancune, sa dent ; car c’est en accumulant sans cesse dans le présent du désespoir passé, qu’il désespère de ne pouvoir se dévorer ni se défaire de son moi, ni s’anéantir. Telle est la formule d’accumulation du désespoir, la poussée de la fièvre dans cette maladie du moi. »

Søren Kierkegaard, Traité du désespoir (Gallimard, Idées N° 24, pages 66-67).

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