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 « La jeune fille dit :

— Sur le rouge.

Le croupier se pencha à travers la table et, très soigneusement, entassa ses billets et ses jetons. Il poussa la mise sur le carreau rouge, plaça sa main sur la rainure chromée de la roulette.

— Si personne ne fait d’objections, dit Canales sans regarder l’assistance, ce sera un coup entre nous deux.

Le croupier lança la roulette et envoya la bille glisser sur le rebord d’un mouvement vif du poignet gauche, puis il retira ses mains et les plaça bien en évidence sur le rebord de la table.

Les yeux de la jeune fille rousse brillèrent, et ses lèvres s’entrouvrirent lentement. La boule glissa sur la rainure, dépassa l’un des carreaux de métal, descendit le long de la roue et rebondit à côté des nombres.  Soudain, elle cessa de bouger avec un cliquetis sec.  Elle tomba à côté du double zéro, dans le vingt-sept rouge.  La roue était immobile. Le croupier prit son râteau et poussa lentement les deux liasses de billets à travers la table, les ajouta à la mise et éloigna le tout de la table. »

Raymond Chandler, La rousse rafle tout (Presses de la Cité 1951, Presses Pocket 1969, page 17.)

Je n’ai pu m’empêcher de penser à elle quand je l’ai vue, hier, en haut de la passerelle et je me suis mis dans le pardessus d’un détective privé. Ses cheveux jouaient l’harmonie avec les feuilles mortes qui flottaient sur le canal. Elle était accompagnée d’un type qui ne semblait pas savoir à qui il avait affaire : une joueuse invétérée, fantasque, que j’avais été chargé de surveiller lors de ses voyages à l’étranger et de ses virées dans les casinos.

Ma voiture – ce n’était pas une conduite intérieur Buick de couleur vert Nil – était garée pas très loin et nous descendîmes les escaliers non balayés par la Mairie de Paris.

Sans doute faisait-elle une balade touristique (elle avait peut-être déjeuné à l’Hôtel du Nord sur le quai de Jemmapes ?) pour que le jour puisse se dérouler tranquillement jusqu’à la nuit plus ludique, là où elle pourrait enfin faire preuve de ses talents véritable de jeteuse de sorts, de prédictions et de sortilèges en nombre.

Sa démarche était chaloupée, souple, féline : elle remontait maintenant en direction de La Villette, où la rotonde de Nicolas Ledoux lui ferait sans doute imaginer l’existence d’une salle de jeux scintillante à la place d’un restaurant peut-être quelconque.

J’avais noté qu’elle n’avait pris aucune photo du bateau-mouche qui franchissait le pont tournant ; sa mémoire devait à elle seule fixer durablement les images qu’elle aimait, puisqu’elle avait souri devant la mécanique bien huilée du pont tournant.

Quand ils atteignirent la place de la bataille de Stalingrad (on peut s’y rendre à pied sans avoir à sauter dans une rame de métro), le ciel commençait à s’obscurcir. Des gouttes de pluie tombaient avec une certaine indifférence sur les passants. Je dépliai mon parapluie tandis qu’ils accéléraient le pas : la chevelure rousse me servait de point de repère chromatique, je marchais à environ cinquante mètres de ma cible et je changeais souvent de trottoir.

Contrairement au héros du livre de Chandler, je n’avais pas emporté un 32 mm au canon long dans la poche de mon manteau : mon appareil photo le remplaçait (un Canon, aussi). A l’issue de la filature, j’aurais suffisamment de preuves en images qui viendraient compléter le dossier que je devais établir sur le déplacement de la jolie rousse en France. J’enverrais le tout par Internet à mon boss de Chicago et c’est lui qui déciderait si cela suffisait à notre client.

Cette promenade parisienne me plaisait pour le moment et tout semblait tellement pacifique.

(Photo : cliquer ou bouger pour agrandir.)

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