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(Photo : Paris, 28 novembre, avenue Richerand, 10e. Cliquer pour déménager.)

Pourtant, je pensais que ce nom – Christ – était déposé (INPI) depuis un peu plus de deux mille ans et que tous droits de reproduction étaient interdits.

Qui oserait jamais utiliser un tel patronyme, celui du saint parmi les saints, blanc avant d’être tâché de sang, la tête (ou le « i » du nom) couronnée d’épines, les bras et les pieds cloués sur une croix avec ces quatre lettres énigmatiques (INRI) la surplombant,  partout reproduites dans les églises, dans les chapelles, sur les tableaux des plus grands peintres, sur les dessins esquissés en cachette par des premiers communiants revêtus d’aubes rayonnantes et portant eux-mêmes sur la poitrine la croix en réduction (mais sans personne accrochée à elle), sur les photos dérobées, sur les souvenirs immaculés, ces majuscules ayant même pris la place du nom d’origine qui ne figurait pas sur l’espèce de grue en bois d’où regarder le monde, ma foi, d’un coup d’œil circulaire, désabusé, plein de commisération (« Ils ne savent pas ce qu’ils font ») et peut-être déjà de pardon, attitude « christique » avant la lettre, cristal qui songe, qui clique comme lorsque le prêtre heurte de sa bague le verre contenant le vin de messe toujours un peu trop léger, et puis viendrait la mise au tombeau et la résurrection, tout irait soudain beaucoup mieux, les plaies seraient cicatrisées comme par miracle, effacées, gommées, la folie humaine n’aurait pas eu lieu, retour en avant, flashforward, on la refait, action !

Les types à gros bras du camion – qui annonçait clairement l’objet même de son transport – auraient accompli le déménagement sacré, débarqué le cercueil, ils auraient monté le Christ au cinquième étage, et là il se serait établi dans l’appartement : sorti aussitôt de sa boîte comme Dracula, une fois la nuit dégringolée très tôt hic et nunc, ses cheveux longs n’auraient pas tellement choqué (on en a vu d’autres), et il se serait installé discrètement dans ce nouvel appartement. Il enfilerait des vêtements passe-partout (il n’allait pas se balader en toge de lin candide), un jean, un polo, un pull, un blouson, des baskets, et il aurait pu ainsi sortir incognito dans la rue. Les gens ne lui demandaient pas un autographe, son anonymat complet équivalait à un véritable don du ciel, il ne savait pas combien de temps cela durerait.

Le soir, il rentrait chez lui, il regardait la télévision et comment le monde tournait : le fils de Dieu s’étonnait de toutes ces guerres, ces catastrophes, ces attentats, ces assassinats, ces faits divers sanglants… « La paix soit avec vous, et avec votre esprit » répétait une prière catholique, apostolique et romaine ; pourtant elle semblait lettre morte. Le père existait-il, au moins ? Pourquoi laissait-il alors se déployer la dinguerie de l’homme – fabriqué à son image ? – sans intervenir ou lui avait-elle échappé comme sa créature à Frankenstein ? A qui et à quoi servait-il, Jahvé, au milieu de ce manège ininterrompu de tsunamis, d’inondations, de réchauffement climatique, de banquise qui fondait au soleil et de ciel qui se trouait par zones, de rétrécissement des capacités « naturelles » de la planète pour nourrir ses habitants bientôt en surnombre ?

Christ se faisait petit et modeste : il mangeait peu (du pain), il buvait peu (du vin), il était célibataire et ne passait pas ses soirées en boîte de nuit. Il réfléchissait à son sort : vivre en 2012 (sans les stigmates de l’âge), dans un pays qui lui était inconnu, même si les Romains l’avaient colonisé il y a longtemps. Il s’était juré d’ailleurs d’aller un jour jusqu’à Nîmes (en TGV) puis au pont du Gard vérifier la solidité renommée des édifices de la région. Ici, les Français semblaient en proie à un délire politique collectif tandis que des légions avec boucliers se battaient à Notre-Dame-des-Landes contre une populace qui refusait le progrès aérien : pourtant, lui, il en connaissait les plaisirs et les douceurs indicibles.

Il avait fini par tracer une croix sur celui-là même qui l’avait abandonné sur le Mont des oliviers. Un jour, le long des quais de la Seine, il avait trouvé un livre qui lui sembla intéressant et, ouvrant une page au hasard, il avait remarqué un paragraphe coché, il le connaissait désormais presque par cœur :

« La misère religieuse est, d’une part, l’expression de la misère réelle, et, d’autre part, la protestation contre la misère réelle. La religion est le soupir de la créature accablée par le malheur, l’âme d’un monde sans cœur, de même qu’elle est l’esprit d’une époque sans esprit. C’est l’opium du peuple.
Le véritable bonheur du peuple exige que la religion soit supprimée en tant que bonheur illusoire du peuple. Exiger qu’il soit renoncé aux illusions concernant notre propre situation, c’est exiger qu’il soit renoncé à une situation qui a besoin d’illusions. La critique de la religion est donc, en germe, la critique de cette vallée de larmes, dont la religion est l’auréole. »

Muni de ce viatique d’origine allemande, le trentenaire aux cheveux libres et à la barbe de deux mille ans et quelques marchait littéralement, désormais, et en toute innocence, sur les eaux du canal Saint-Martin.

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