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Guibert_DH« Je ne prends plus de photos, c’était l’emballement des premiers instants. Quand j’avais ouvert les volets pour éclairer l’éléphant articulé, j’avais remarqué qu’un bourdon, les ailes repliées contre le thorax, tentait de se creuser un tunnel dans le trou minuscule où s’encastre le loquet du volet. Les bourdons aiment les trous, ils font l’une après l’autre toutes les anomalies des poutres du plafond pour y pondre ou y dénicher quelque chose, j’aime ce bourdonnement qui m’endort. Je suis protégé par la moustiquaire. Cette nuit, pendant mon insomnie, un moustique à réussi à se faufiler sous la moustiquaire, une pauvre petite tache de sang le matin sur le tulle que sont venues gober de minuscules fourmis. En rentrant hier soir dans la sacristie obscure après le dîner, j’ai allumé une des bougies de la niche, surpris deux petites araignées noires, ventrues, bien râblées, qui jouaient ensemble. J’ai essayé de les tuer avec la boîte d’allumettes en les coinçant contre le rebord de la niche, je pensais qu’elles allaient m’échapper. Je laisse tranquilles les faucheurs aux pattes minces, mais je n’ai pas envie de dormir avec des araignées opaques et replètes.  Quand, une fois que j’ai écrasé la première, l’autre s’est immobilisée pour se laisser écraser à son tour, elle a cessé de vouloir fuir et s’est comme offerte au paquet d’allumettes, seppuku japonais. J’ai pensé que c’était Jules et moi que je venais de tuer. Alors, à la lueur de la bougie, j’ai vu sortir d’un trou deux bébés araignées effarés d’avoir perdu leurs parents, j’ai reconnu Loulou et Titi, les enfants de Jules. Et, pour ne plus être embêté, je les ai coincés dans leur trou avec un bout de chandelle, comme les Américains ont gazé des Vietnamiens dans des termitières humaines. »

Hervé Guibert, Le protocole compassionnel (Gallimard, 1991, pages 133-134).

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(scan de la « une » de Libération retrouvée, avec l’article de la page 25, à l’intérieur du livre. Cliquer pour lire.)

En regardant quelques photos sur Internet de la manifestation d’hier contre « le mariage pour tous » (expression plutôt jésuitique), où je n’avais aucune envie de me rendre (au sens dégobiller du terme), avec son lamentable cortège de réacs, d’homophobes, de racistes et de traditionnalistes colportant sans doute sur eux-mêmes une odeur rance de soutanes, j’ai pensé à Hervé Guibert.

J’imaginais sa réaction (ou les photos qu’il aurait peut-être pu faire de cette procession crucifiée par des idées nauséabondes) et je me suis dit que c’était aussi bien qu’il n’ait pas connu ça : le retour, la revanche de la droite française – oui, Monsieur ! – toujours fière de son passé, de Maurras à Vichy, de la collaboration avec les nazis à l’OAS, et des manœuvres perpétuelles contre la gauche parvenue au pouvoir, qu’il s’agisse de François Mitterrand ou maintenant de François Hollande.

La manifestation est un protocole, ici, obsessionnel : la sauvegarde du capital, de l’héritage, de l’hérédité, de la séparation d’avec le « peuple » des mains sales, des mal-appris, des immigrés, des sans-papiers, des SDF, des chômeurs (parce qu’ils le veulent bien), des sans-espoir…, « le jour des morts-vivants », comme l’écrit Alain Lecomte sur son blog.

Sur ce « sujet de société », les Copé, Wauquiez, Jacob, Bertrand, Hortefeux sont montés au front, sabre (même ébréché) au clair. Les plus expérimentés, Fillon, Juppé, se sont bien gardé d’aller se mêler aux troupes de l’UMP, aux « évangélistes » rameutées en chaire ou dans les écoles privées, à la soldatesque de Civitas, et au Front national (pourtant leur cheffesse elle-même s’était fait porter pâle).

Succès ? Les chiffres de la Préfecture de police de Paris diffèrent, cela n’a pas changé, de ceux des organisateurs : entre 340 000 et 800 000, une paille (à quand un satellite GPS spécial « compteur de manifestants » ?).

Ce qui navre (mais s’explique) : le tam-tam médiatique battu, notamment par BFM-TV, « la première chaîne d’information de France », depuis des jours, et le relais apporté par quasiment toute la presse à ce qui ressemble plus à une expression politique de la droite – qui démontre ainsi qu’elle est fortement gênée par ce gouvernement de gauche – qu’à un sursaut « moral ».

Or, « le mariage pour tous » n’a pas encore acquis le statut géopolitique de l’intervention des forces militaires françaises – et les questions qu’elle peut poser inévitablement – au Mali.

Alors, vous, les manifestants tout neufs, « apprentis » de derrière les fagots, laissez les gens vivre comme ils l’entendent, du moment qu’ils respectent la liberté des autres (principe kantien résumé) : comme vous voudriez qu’ils admettent la vôtre, nom de Dieu !

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