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Le tiers livre et Scriptopolis sont à l’initiative d’un projet de « vases communicants » : le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement…  Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre. La liste complète des participants est établie grâce à Brigitte Célérier

Aujourd’hui, j’ai le grand plaisir d’accueillir ici Julien Boutonnier tandis qu’il me reçoit sur son site peut(-)être.

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Oiseau_DHLes ailes d’enfance, je les ai remisées dans l’empan du rêve. La nuit, leurs envols défroissent la souvenance. Leurs yeux fermes, essaimés, sablonneux, travestissent la veille avec les choses de la mémoire. Leurs mains d’un ordre mendiant me poussent à surgir vers l’offrande au passé. Je dépose mes heures dans les paumes du vol. Ma vie se niche dans les arcanes de l’essor arrière : depuis l’aurore et les prunelles de ma fatigue, le vivre désosse, désencombre et simplifie sa trame jusqu’au récit. Je deviens la main tendue qui cherche une voix dans le noir. Je quête mon enfance dans l’exercice des ailes. J’écoute – ce qu’à l’ordinaire on dit dormir.

Le vol topographie ma mômance. Il m’envoie des plans légendés en images, en chair, en rires ennui pleurs entrain, en mots déposés sur la lame d’Abraham déposée sur la gorge d’Isaac, il m’écrit avec le vent, de ce vent comblé d’outrance qui vivifie la mienne de peau quand au mois de mars l’hiver mêle son effort blême aux jeunes sangs du printemps.

Je m’assois dans le jeter sur en paix.

Je m’ordonne à la seconde à la suivante à la suivante chaque aile à la suivante…

(.je suis ce ru d’orage calcique en ubac je suis la traverse du mourir mes yeux féroces boivent engoulent mordent les chiennes d’heures et ce jour-là c’est la mer la mer chavire mes iris béants ma bohème dessillée j’envie la disperse océane les remous penseurs des houles mais je mens j’ai le sentir salin au ventre et je cours les écumes révérencielles mes bras ornent les vents je suis totem de l’eau visage déferlant morsure hadale l’oiseau m’a vu il m’a crié ses ailes d’acier de brume l’oiseau m’arrache aux organes il m’emporte mais je mens il m’emporte à la nuit derrière l’air et la vue mais je mens il noue mon nom au vol de son cri mais je mens l’oiseau m’a choisi pour élire son rêve tu seras mon rêve tu seras mes ailes merveilleuses dans l’or des jours mais je mens il a pris mon nom l’a épelé en espaces purs l’oiseau m’a nommé dans la voix du ciel mais je mens et depuis je résonne dans l’ordre mendiant des feuilles mortes.)

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Au soir sur le canal je promène ma vie qui passe. Il est loin le temps de l’enfance du souvenir, ce mensonge grisant aux ailes de grises volutes. Je me souviens la lourdeur des silences quand avec mon père nous marchions sur le chemin de halage. Quelque chose avait emporté les mots que parfois nous aurions pu échanger. Nos bouches closes, lui dans les murs hommes, moi en enfance devenue viande, laissaient nos souffles s’évaser sans que jamais aucune parole ne se love dans leurs flots. Mon regard errait sur les feuilles mortes à la surface de l’eau. Elles constellaient la mémoire lourde du canal comme des squames rousses d’une peau maladive. Des canards parfois barbotaient dans ce marasme, des cols verts qui ricanaient sinistrement.

A l’écluse, mon père avait pour habitude de fumer une cigarette avant que nous ne fassions demi-tour. J’avais devant moi quelques minutes. Je laissais l’autre à son silence et prenais le petit sentier qui traversait la haie en direction de la voie ferrée. Je passais la petite maison en ruine dans laquelle pourrissaient d’inexplicables vêtements puis bifurquais à droite, longeais des palissades de bois derrière lesquelles, parfois, s’animaient des voix lointaines, vaguement inquiétantes, jusqu’à ce que j’atteigne la bambouseraie. Je m’engageais dans la profusion tranquille du massif, m’accroupissais à l’orée de l’autre côté et observais la charogne.

Je l’avais découverte au hasard de ma quête d’un indice qui puisse m’aider à comprendre ce que je cherchais. C’était un gros oiseau, un rapace, une buse peut-être. Un animal l’avait abandonné là après lui avoir ouvert le corps et tronçonné la tête. Quand je l’ai trouvé, il avait encore de belles plumes et ne devait pas être mort depuis plus de deux ou trois jours. Chaque dimanche j’allais le trouver. Je constatais l’avancement de la décomposition avec un grand intérêt et je lui parlais. Je l’appelais papa. Je lui demandais pourquoi il était mort, pourquoi cela me rendait si triste. Parfois je pleurais un peu. Je le faisais bouger avec un bâton. Un jour j’ai apporté une photo de moi que j’avais choisie exprès dans l’album de famille. Je l’ai déposée sous une aile. J’ai dit une sorte de prière. Je me suis signé. Je n’y suis jamais retourné.

J’y pense encore parfois quand je passe l’écluse pour aller chercher ma fille à l’école. J’imagine la photo ravagée par les intempéries joncher sous l’ossuaire. J’imagine les bambous balancer sans bruit dans le vent.

Feuilles_DHtexte : Julien Boutonnier
photos : Dominique Hasselmann

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