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« Le Chelsea était comme une maison de poupées dans les limbes, avec cent chambres qui toutes constituaient un petit univers. J’arpentais les couloirs en quête de ses esprits, morts ou vivants. Je m’adonnais à des espiègleries bon enfant, comme de pousser légèrement une porte entrouverte afin d’apercevoir le piano à queue de Virgil Thompson, ou de rôder devant la plaque d’Arthur C. Clarke dans l’espoir de le voir émerger tout à coup. De temps à autre, je tombais sur Gert Schiff, l’universitaire allemand, armé de volumes sur Picasso, ou sur Viva, aspergée d’Eau Sauvage. Tout le monde avait quelque chose à offrir et personne ne semblait avoir beaucoup d’argent. Même ceux qui avaient le mieux réussi avaient l’air d’avoir juste assez pour vivre comme d’extravagants clochards.
J’adorais ce lieu, son élégance miteuse et l’histoire qu’il conservait si jalousement. Des rumeurs disaient que les malles d’Oscar Wilde languissaient entre les murs du sous-sol souvent inondé. Ici, Dylan Thomas, submergé de poésie et d’alcool, avait passé ses dernières heures. Thomas Wolfe avait transpiré sur les centaines de pages du manuscrit qui allait devenir L’Ange banni. Bob Dylan avait composé « Sad-Eyed Lady of the Lowlands » à notre étage, et on disait qu’Edie Sedgwick, électrisée par le speed, avait mis le feu à sa chambre en collant ses épais faux cils à la lueur d’une bougie. »

Patti Smith, Just Kids, Denoël 2010 (traduction de l’américain par Héloïse Esquié, Folio N° 5438, mars 2013, pages 159-160).

deux gares7_DHdeux gares8_DHdeux gares9_DHdeux gares10_DHdeux gares11_DHdeux gares12_DH(Photos : agrandir offre une appréciation différente.)

(Patti Smith, Without Chains)

[ ☛ à suivre ]

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