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« Au surplus, sa passion amoureuse lui infligeait toutes les douleurs et lui procurait toutes les joies que cet état comporte partout et en toutes circonstances. La douleur est pénétrante ; elle comporte un élément dégradant comme toute souffrance et répond à un tel ébranlement du système nerveux qu’elle coupe la respiration et peut arracher à un homme adulte des larmes amères. Pour rendre également justice aux joies, ajoutons que celles-ci étaient nombreuses et que, bien qu’elles eussent des motifs insignifiants, elles n’étaient pas moins vives que les souffrances. Presque chaque instant de la journée du Berghof était capable de les faire naître. Par exemple : sur le point d’entrer dans la salle à manger, Hans Castorp aperçoit derrière soi l’objet de ses rêves. Le résultat est connu d’avance et de la plus grande simplicité, mais il l’exalte intérieurement au point de faire couler ses larmes. Leurs yeux se rencontrent de près, les siens et ces yeux gris vert dont la forme légèrement asiatique l’enchante jusqu’à la moelle. Il a perdu conscience et c’est inconsciemment qu’il fait un pas en arrière et de côté, pour lui laisser le passage par la porte. Avec un demi-sourire et un « merci » prononcé à mi-voix, elle fait usage de cette offre de simple courtoisie, et, devant lui, franchit le seuil. Dans le souffle de sa personne qui le frôle, il est là, fou du bonheur que lui cause cette rencontre et de ce qu’un mot de sa bouche, ledit « merci », lui ait été directement et personnellement destiné. Il la suit, en chancelant il se dirige à droite vers sa table et, tandis qu’il tombe sur sa chaise, il peut observer que Clawdia, de l’autre côté, prenant place elle aussi, se retourne vers lui, et que son visage trahit quelque réflexion, lui semble-t-il, sur cette rencontre à la porte. Ô incroyable aventure ! Ô jubilation, triomphe et exultation infinie ! Non. Hans Castorp n’aurait pas éprouvé cette ivresse d’une satisfaction fantastique auprès de quelque petite oie blanche et saine à laquelle il eût, là-bas, au pays plat, en toute bienséance et tout repos, et avec toutes les chances de réussite, donné son cœur au sens du petit « lied ».

Thomas Mann, La Montagne magique, A. Fayard & Cie, 1931, Le Livre de poche 1977 (N° 5055, pages 344-345, et N° 5056).

La Montagne_DH(Photo prise hier à Paris, avenue Parmentier, 11e, 11:12. Cliquer pour agrandir.)