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Le tiers livre et Scriptopolis sont à l’initiative d’un projet de « vases communicants » : le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement…  Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre. La liste complète des participants est établie grâce à Brigitte Célérier

Aujourd’hui, j’ai le grand plaisir d’accueillir ici Anne-Charlotte Chéron, tandis qu’elle me reçoit sur son blog En marge(s).

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Fourmis 13.6.13_DH(Cliquer pour agrandir la photo.)

On cavale, on ne s’avise de rien, on passe, on vient-et-va, on bouscule, on ne s’excuse pas, on désire, on demande plus, on fourmille, on n’est pas vu, certainement pas pris, on ne remarque pas ce et ceux qui nous observent peut-être, on se bat au bord des chemins dans l’indifférence généralisée, on charrie des chagrins ou autres soucis qu’on recouvre le plus discrètement possible de la main, mais on crie aussi, on proteste, on hurle, on dit regarde-moi, admire-moi, bois-moi, moi, moi, moi, on réclame attentions et cajoleries, et si personne ne répond on geint, voire larmoie ou marchande l’empathie or on n’apparaît pas plus important que ce et ceux qu’on néglige. À défaut de prendre le temps de faire le constat du sensible, d’être aux aguets, on opère un tri entre ce qu’y réside et ce qui reste ignoré, et l’on ne s’embarrasse des choses que lorsqu’elles se trouvent soudainement présentes ou pis alors qu’elles obstruent le champ visuel.
Les congères de silence ont éclaté chez nous, Hautes-Pyrénées, à la mi-juin et font à présent la une. Toute cette dark water qui, inlassable, poursuit sa course folle avec pour seul but la pente à tapisser. Quand vient le plat, elle prend mesure de la surface à recouvrir, s’étale, alourdit terre et bitume, dévaste, détruit, ne prend aucune supplication en considération, écoute encore moins les prières chuchotées hâtivement, envahit, affaisse, accomplit un tour avant de s’étendre.
Celle qui causa cet hiver la joie des petits, touristes et autres grands, se paie à son tour la descente du tonnerre qu’elle se réservait tardivement.
Alors on regarde effrayé, abattu, abasourdi, l’eau épouser la forme des alentours et routes, maisons, granges, hôtels, mairies, voitures, poubelles ou encore n’importe quel autre obstacle qui incommode par un hasard circonstanciel son passage.
Tout ce qui n’existe plus ou se trouvera pour toujours transformé. Alors, on discutera dans dix ans des restes d’un village qu’on a progressivement reconstruit, mais qui ne sera jamais plus le même.
Mais le monde est ainsi composé d’invariable et de mobilité. L’erreur, peut-être prétentieusement humaine, résiderait dans la quiétude aveugle et la croyance en la pérennité inaliénable d’une terre qu’on consomme plus qu’on ne soigne, qu’on appréhende à distance, en surface, en un tour d’œil peu scrupuleux. Dans le ciel, les hélicos, seul signe concret et appréhendable du chaos là-bas.

Texte : Anne-Charlotte Chéron
Photo : Dominique Hasselmann