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« le cortège hiératique et médiéval se dirigeant toujours vers le mur de pierre, ayant maintenant traversé l’embranchement du huit, les chevaux de nouveau cachés jusqu’au ventre par les haies de bordure disparaissant à demi de sorte qu’ils avaient l’air coupés à mi-corps le haut seulement dépassant semblant glisser sur le champ de blé vert comme des canards sur l’immobile surface d’une mare je pouvais les voir au fur et à mesure qu’ils tournaient à droite s’engageaient dans le chemin creux lui en tête de la colonne comme si c’avait été le quatorze juillet un puis deux puis trois puis le premier peloton tout entier puis le deuxième les chevaux se suivant tranquillement au pas on aurait dit ces chevaux-jupons avec lesquels jouaient autrefois les enfants des sortes d’animaux aquatiques flottant sur le ventre propulsés par d’invisibles pieds palmés glissant lentement l’un après l’autre avec leurs identiques encolures arrondies de pièces d’échecs leurs identiques cavaliers exténués aux identiques bustes voûtés dodelinant la moitié en train de dormir sans doute quoiqu’il fît jour depuis un bon moment le ciel tout rose de l’aurore la campagne comme molle encore à moitié endormie aussi, il y avait comme une sorte de vaporeuse moiteur il devait y avoir de la rosée des gouttes de cristal accrochées aux brins d’herbe que le soleil allait faire s’évaporer je pouvais facilement le reconnaître tout là-bas en tête à la façon qu’il avait de se tenir très droit sur sa selle contrastant avec les autres silhouettes avachies comme si pour lui la fatigue n’existait pas, la moitié à peu près de l’escadron se trouvant engagée lorsqu’ils refluèrent vers le carrefour c’est-à-dire comme un accordéon comme sous la pression d’un invisible piston les repoussant, les derniers continuant toujours à avancer alors que la tête de la colonne semblait pour ainsi dire se rétracter le bruit ne parvenant qu’ensuite de sorte qu’il se passa un moment (peut-être une fraction de seconde mais apparemment plus) pendant lequel dans le silence total il y eut seulement ceci : les petits chevaux-jupons et leurs cavaliers rejetés en désordre les uns sur les autres exactement comme des pièces d’échecs s’abattant en chaîne le bruit lorsqu’il arriva avec ce léger décalage dans le temps sur l’image lui-même exactement semblable au son creux des pièces d’ivoire tambourinant tombant les unes après les autres sur le plateau de l’échiquier comme ceci : tac-tac-tac-tac-tac les rafales pressées se superposant s’entassant aurait-on dit puis au-dessus de nous les invisibles cordes de guitare pincées tissant l’invisible chaîne d’air froissé soyeux mortel aussi n’entendis-je pas crier l’ordre voyant seulement les bustes devant moi basculer de proche en proche en avant tandis que les jambes droites passaient l’une après l’autre par-dessus les croupes comme les pages d’un livre feuilleté à l’envers »

Claude Simon, La Route des Flandres, Les Éditions de Minuit, 1960 (10 x 18 N° 91-92, 1963, pages 131-132).

En voyant passer la cohorte de la Garde républicaine, il y a quelques jours à Paris, j’ai repensé à ce livre de Claude Simon cité plus haut.

Même si l’allure était nettement plus pacifique (des camions de la Propreté de Paris fermaient la marche), les cavaliers et leurs montures avaient fière allure ; le soleil s’efforçait même de donner au tableau une teinte éblouissante.

Chevaux1_DHChevaux2_DHChevaux3_DHChevaux4_DHChevaux5_DH(Photos prises le 3 septembre. Cliquer pour agrandir)

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