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Il laisserait le clavier lui dicter le déroulé des mots, il n’interviendrait pas, il ne ferait que retranscrire ce qu’il entendrait, comme un greffier obéissant dans le cabinet de la juge et on verrait au fur et à mesure si le coupable – au sens peut-être de Georges Bataille – serait possible ou tangible ou faux, si son alibi tiendrait, si ses affirmations passeraient la rampe (déjà, celle du tribunal), si l’histoire emberlificotée qu’il racontait avait la force de l’évidence, le poids de la vérité (pourtant légère et si souvent inaccessible), et était capable (ou coupable) d’emporter la conviction des jurés de la Cour d’assises, ces gens tirés au sort comme si la justice était le dernier loto sans ticket à acheter chez un buraliste, il avait pourtant la tête de l’emploi, le nom provenant d’un pays méditerranéen, le français pas tout à fait correct, le casier judiciaire déjà bien rempli, traçabilité d’une vie avec étapes de cambriolages, vols à main armée, menaces, extorsion de fonds, rébellion, on en trouvait de toutes sortes, c’était presque une liste exemplaire des pages principales du Code pénal pour un étudiant en droit – il prétendait pourtant n’avoir jamais tué – et on pouvait lui prédire un avenir noir et embarrassé de nuages toxiques, et le voilà soudain qui se levait, on lui avait ôté les menottes dès l’entrée, il se précipitait vers la fenêtre dépourvue de barreaux, le gendarme n’avait pas eu le temps de réagir, la juge était pétrifiée, il avait sauté (on était au premier étage du Palais) et puis on entendait un bruit de pétarade en bas, comme une moto qui démarrait sur les chapeaux de ses deux roues, il avait réussi à s’évader avant d’aller en prison, la juge décrochait son téléphone, appuyait sur un bouton d’alarme situé sous la surface de son bureau en chêne blond, c’en était terminé de l’audition, tout serait à recommencer, lancer la police sur ses traces, établir des planques, des écoutes téléphoniques, surveiller tous les membres de sa famille, ses amis connus ou ses rencontres de hasard, établir une sorte d’arbre généalogique de ses fréquentations, interroger ses anciens compagnons de cellule, un véritable travail de fourmis sans que l’on sache où menaient les différentes galeries, Max était libre, le vent dans la figure, la moto fonçait sur le périphérique et se moquait bien des panneaux 80, le compteur marquait 150, et lui, il se tenait étroitement enlacé au conducteur, à travers la visière de son casque, opaque à l’extérieur, il regardait les voitures doublées, leurs conducteurs paisibles effarés soudain, les immeubles se succédaient avec leurs enseignes Axa, LG, Matmut, Bnp-Paribas, des milliers de gens habitaient dans ces cubes oblongs ou rectangulaires, et on se demandait comment ils faisaient pour y accéder, le soir ils devaient être scotchés devant leurs télés et apprenaient peut-être en direct, sur BFMTV ou LCI, ce qui venait de se produire à Paris, cette évasion incroyable du suspect numéro 1 dans l’affaire de l’enlèvement contre rançon du PDG de chez Vuitton, relâché après le versement dans un sac marron (siglé LV) de la somme de 50 millions d’euros, dommage que les caméras de surveillance du périph’ ne puissent retransmettre en ce moment la cavale de Max, cela aurait fait un excellent suspense pour la soirée, non plus une banale série policière (ou la énième rediffusion d’un épisode de Navarro sur D8) mais enfin du réel, la téléréalité intégrale sans casting soigneusement préparé ou scénario vigoureusement concocté en fonction de l’audience attendue et séparation en pleurs des protagonistes à la fin des fins, là il s’agissait de la vraie vie, d’une existence qui s’enfuyait pour échapper à l’enfermement promis ou probable durant de longues années avec cohabitation imposée de co-locataires non choisis, peu recommandables, rasoirs, barbus ou sans ambition autre que leurs petits trafics de shit ou de téléphones portables, dans quelques minutes on serait hors de portée des flics, on changerait pour une voiture puissante car la moto était sans doute déjà signalée, il fallait sortir porte de la Chapelle, retourner dans le centre, le rdv était fixé devant chez Darty, tu avais dit que tu garerais ton coupé Mercedes juste là car tu voulais aller voir de près à quoi ressemblait le minuscule Canon PowerShot N, même si un ami t’avait dit qu’au vu de ses performances il choisirait plutôt le Panasonic Lumix DMC-LF1 (avec objectif Leica) qui avait accès également à la WiFi mais, hélas, ne faisait pas non plus téléphone, une voiture de police venait de passer en trombe devant la vitrine du magasin avec son gyrophare dansant la gigue et sa sirène désuète à deux tons, ils devaient sans doute rechercher une Kawasaki Z 1300, celle que l’on venait à l’instant de béquiller tranquillement dans une petite rue près de l’avenue de la République avant de repartir, une fois lancé cet épisode éruptif, vers le refuge installé du côté de Beaubourg (se cacher dans la foule et non dans le désert), et quelques jours après, une fois le soufflé retombé, on dégagerait vers le Nord : Amsterdam et ses canaux, miroirs multipliés comme dans un film d’Orson Welles, là où se faire oublier et se perdre enfin.

Coupé Mercedes_DH(Photo prise hier : cliquer pour augmenter la visibilité des warnings.)

(Dexter Gordon, Cheese Cake)